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Stéphane HAFFEMAYER, « Le langage de l’information dans les libelles du Projet Mazarinades » (colloque Tokyo 2016)

L’exploration des Mazarinades, colloque international de Tokyo, 3/11/2016 – programme

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LE LANGAGE DE L’INFORMATION
DANS LES LIBELLES DU PROJET MAZARINADES

Stéphane HAFFEMAYER (Université de Caen*)

Introduction

Les conflits de la Guerre de Trente ans sont de manière indirecte à l’origine de la périodicité de l’information qui se répand en Europe au cours des années 1620 ; vingt ans plus tard, l’acculturation politique à ce phénomène européen [1] est un fait établi, conté avec ironie dans le Commerce des nouvelles restably : « Depuis les petits iusqu’aux grands on ne parle d’affaires que par Gazette » [2]. En réaction aux modèles informationnels protégés par des privilèges, les révoltes des années 1640 ont constitué un moment exceptionnel d’explosion d’une information concurrentielle.  Ce fut le cas à Londres en 1642 avec l’« invention des journaux » [3], ainsi qu’à Paris en janvier 1649 après la fuite de la famille royale à Saint-Germain. Dans les deux cas, la vacance du pouvoir libéra le marché de l’imprimé et favorisa les initiatives éditoriales.

Quel rapport les mazarinades entretiennent-elles avec la presse d’information ? Dans quelle mesure peut-on les considérer comme une presse d’opposition se posant en alternative au modèle officiel de la Gazette ? Depuis 1631, celle-ci s’est imposée dans le paysage éditorial en tant que modèle dominant, suscitant des phénomènes d’imitation, y compris dans le registre pamphlétaire. On connaît les mazarinades périodiques comme le Courrier Français dont l’inventaire a été réalisé par Jean-Dominique Mellot et Pierre Drouhin [4] ; certaines reprennent les normes formelles et codifiées de la presse périodique européenne avec un même agencement rubrical, avec un classement géochronologique des nouvelles ; d’autres ont une périodicité beaucoup plus aléatoire et s’éloignent du genre de la presse d’information, « Gazette » ou « Périodique ». Mais il y a aussi des mazarinades non périodiques tout aussi informatives (du genre « Relation » ou « Lettre ») [5] et qui empruntent le même langage de l’information, utilisent les mêmes dispositifs d’accréditation et de mise en scène de leur véracité que dans la Gazette.

Grâce au catalogue informatisé du Projet Mazarinades, il est possible d’identifier ces pièces informatives ainsi que leurs éléments de langage propres à la presse périodique.

Une première recherche sur les occurrences du mot « informer » dans les mazarinades indique qu’il s’agit d’une action relevant des autorités, non d’une sphère publique autonome. C’était une prérogative réservée à des personnes autorisées, avec le sens précis que donne le dictionnaire de Furetière de découverte de la vérité au service du prince ou de l’institution judiciaire (avec l’idée qu’informer le roi est un devoir) : cette orientation se retrouve dans la majorité des 198 occurrences trouvées dans le corpus du Projet Mazarinades : le roi s’informe de la nature des révoltes provinciales ; un lieutenant criminel ou un procureur du roi se voient délivrer des commissions qui sont des « permissions d’informer » pour mener une enquête ; un arrêt du parlement ordonne que l’on s’informe de la mauvaise administration des finances par Mazarin, etc.

Sans surprise, cette acception se retrouve surtout dans les pièces officielles, qui reproduisent le cadre réglementé, formalisé, voire cérémoniel et hiérarchisé d’une communication monarchique qui passe par des relais institutionnels comme les gouverneurs de provinces :

« C’est dequoy j’ay voulu vous donner avis aussi-tost par cette Lettre que je vous escris, de l’avis de la Reine Régente Madame ma Mere, afin de vous informer de ce qui se passe, & que vous en puissiez faire part à tous mes sujets » (LETTRE DV ROY AVX GOVVERNEVRS DES PROVINCES: Sur ce qui s’est passé avec les Députez venus de Paris le 25 Février 1649, [M0_2141, p. 2], occ. n° 179).

Plus exceptionnel, notamment dans un contexte de révolte, le roi peut recourir à son héraut d’armes, dont la fonction ordinaire est d’annoncer au peuple les grands événements de la monarchie ; Mazarin y a recours dans son courrier au Parlement de Paris du 25 février 1649 et dont les instructions sont imprimées sur les presses de Saint-Germain à l’intention des Parisiens :

« Leurs Majestez averties que les Parisiens avoyent si bien fermé toutes les avenuës aux paquets qui leur arrivoient de la Cour, qu’ils n’avoyent pas esté informez des derniéres Déclarations du Roy, ni des autres resultats du Conseil, & sçachant que l’ignorance peut causer la faute, se résolurent l’onziéme de ce mois de Février, de leur oster tout prétexte d’excuse, envoyant à Paris vn Hérauld d’armes pour les en informer, ainsi qu’il s’est souvent pratiqué, non en pareilles rencontres, car il ne s’en est point veu & ne s’en trouvera paravanture jamais de semblables, mais lors qu’on ne se peut autrement faire entendre ». L’Envoy à Paris d’un Herauld d’armes de la part du Roy… (25 février 1649) [6].

De fait, la sortie de Paris en janvier 1649, conjuguée à la publication de quelque 1200 mazarinades, a rendu la monarchie inaudible. Surtout, la lutte politique se double d’une concurrence entre des systèmes et des stratégies d’information : Mazarin justifie la sortie de Paris dans une lettre au Prévôt des Marchands et aux échevins dans laquelle il accuse le Parlement de remettre la monarchie entre les mains de l’ennemi ; le Parlement réplique par une lettre aux autres parlements de province, mais largement diffusée, dans laquelle il les « informe » de la volonté de Mazarin d’établir en France une tyrannie : ce type d’information est supposé servir de justification suffisante à la constitution en opposition institutionnelle :

« Mais de vous informer que le dessein dudit Cardinal Mazarin n’a autre but, que d’opprimer & aneantir le Parlement & la Ville de Paris, afin par vne oppression commune, d’assujettir les autres Prouinces du Royaume, & establir sa tyrannie au poinct de se rendre maistre absolu de ce qui est le plus considerable dans l’Estat. Ce qui est tellement iniuste & contraire aux Loix de cette Monarchie & à l’authorité Royale, que nous nous promettons que vous vous employerez de tout vostre pouuoir pour empescher vn si pernicieux dessein. » LETTRE DE LA COVR DE PARLEMENT DE PARIS, ENVOYEE AVX AVTRES Parlements du Royaume. Du dix-huictiéme iour de Ianuier mil six cens quarante-neuf [7].

La concurrence entre le pouvoir monarchique et celui du Parlement se joue aussi sur le terrain de l’information dont l’action relève de la prérogative exclusive d’autorités constituées ; ainsi en 1651, le Parlement demande officiellement au roi qu’il « informe » ses ambassadeurs des raisons de l’éloignement du Cardinal. L’information est supposée posséder une valeur performative et se traduire en action politique. C’est pourquoi le public ne peut qu’être destinataire d’une information choisie ; écrire en 1652 que Mazarin « n’ignore rien de ce qui se passe au Royaume » revient à dénoncer le rôle du secret de l’information dans l’action politique et les moyens inavouables que cela suppose de serviteurs pensionnés, messagers secrets, espions, y-compris au cœur du Parlement. Cela permet aussi de dénoncer son empiètement sur une prérogative régalienne : seul le roi doit être informé de tout.

Mais la raison d’être d’un grand nombre de mazarinades consiste précisément à violer cette règle des arcana imperii de la politique, à pratiquer la divulgation du secret : la Lettre d’un Gentil-homme de Monsieur le Duc de Beaufort, escrite à un Domestique de Monseigneur le Prince (1651, [M0_1870], p. 7, occ. n° 105) invoque ce droit du public à être informé :

« CHER AMY, Ie croirois pecher contre le deuoir de l’amitié, si ie vous celois ce qui par hazard m’est tombé entre les mains, pour en informer le Public, qui est la Lettre en ordre chiffré, laquelle a esté dechiffrée, pour faire connoistre au Peuple la continuité des corespondances de ce fourbe de Cardinal. »

Cette appropriation publique de l’information politique est au cœur même du phénomène des mazarinades. Elle s’inscrit largement dans une opposition au modèle dominant constitué par la Gazette de Renaudot et son information institutionnalisée.

Les occurrences de recherche du mot « gazette » confirment le succès éditorial de ce nouveau genre littéraire que constitue la presse périodique : les « Crieurs de Gazette » qu’évoquent les mazarinades rivalisent avec les textes officiels « leus & publiés à son de Trompe & Cry public, tant és Portes & entrées de cette Ville & Faux bourgs de Paris, qu’aux Carrefours & Places publiques » [8] ; crier les nouvelles du monde fait désormais partie d’une vie urbaine acculturée à une information politique qui circule par l’oral et par l’imprimé.

Le Commerce des nouvelles restably donne la vision satirique d’une Gazette devenue socialement indispensable :

« Cette fine matoise s’est toutesfois si bien intriguée dans cet estat, sous ombre qu’elle s’accompagne quelquefois de la Donzelle verité qu’on luy donne une generale approbation ; Depuis les petits jusqu’aux grands on ne parle d’affaires que par Gazette, les aisez en font des recueils & les acheptent, d’autres se contentent de les lire en payant certain droit pour cette lecture ; & bref dans la plus serieuse compagnie, on dira, que dit-on de nouveau, qu’apprenez-vous de bon ? comment vont les affaires ? Avez vous leu la Gazette d’aujourd’hui, parle t’elle de cy, ou de cela, dit-elle que le Roy revient bien-tost, touche t’elle quelque chose d’Angleterre ; & mesme si l’on met en avant quelque nouvelle, il ne faut pour la rejetter que dire, cela n’est point dans la Gazette, & par consequent, cela est faux, & s’il estoit vray, la Gazette n’auroit pas manqué d’en parler. » [9]

La critique porte également sur le monopole de l’information politique accordé à Renaudot et, par delà, sur un système officiel d’information au service de l’État, dans lesquels le Mercure François et la Gazette apparaissent comme des fabriques de mensonges :

« babillarde renommée qui court la pretentaine par toute la terre, qui fourre son nez dans toutes les affaires du monde, & qui nous corne incessaffemment aux aureilles ce qu’elle sçait, & ce qu’elle ne sçait pas ; ayant de tout temps esleu son principal domicile en la France, pour y avoir tousjours trouvé plus de logement qu’en quelquepart qu’elle peusse aller, dans les chambres vuides des cerveaux curieux, qui ne se garnissent que de nouvelles & de contes à dormir de bout. » [10]

« Le Mercure François fut de cette fabrique, quoy que son tiltre fut different, & qu’il fut habillé d’une autre façon, il en a conté des plus mures, & bien fait accroire aux gens de là l’eau ; à son conte tout a bien esté jusques icy, les Ministres d’Estat ont fait merveilles, le peuple est plus heureux que jamais, nous sommes chanseux en fait de guerre, les victoires nous assassinent, l’estat s’augmente de jour en jour par nos conquestes ; ceux qui gouvernent les Finances sont gens de bien & de conscience qui ne veulent que le bien de la France ; bref il n’y a point de Royaume qui jouysse d’un repos plus asseuré […].
Ce n’estoit pas encore assez d’avoir restably ces rentes annuelles, principalement depuis que la guerre a taillé tant de besogne à cette greffière corrompuë ; il s’est trouvé des cerveaux trop avides de nouveautés qui ne s’en peuvent passer non plus que de chemise, & dont la curiosité fait son pain quotidien de relations & d’incidens ; pour faire des emplastres aux blessures de ces esprits, la bonne Dame choisit une esperlucatte qui luy servoit de Damoiselle suivante, affectée au possible extremement dissimulée & malicieuse comme un vieux singe ; on l’appelloit du nom de Gazette. » [11]

« […] elle feint d’avoir des correspondances par toute la terre, & d’estre des plus connuës, elle sçait ce qu’on fait à Naples, en Suede & en Baviere tout en mesme temps, trotte comme un postillon de ville en ville, & de Province en Province, & lors que toutes ces matieres Illustres manquent à son sujet, elle revient à son village, & treuve dans Paris assez de fatras & d’incidens pour en emplir ses cahiers jusques au goulet, dira qu’une telle Dame est accouchée d’une fille, qu’elle a esté baptisée dans telle Eglise, que tels & tels l’ont tenuë sur les fonds, qu’un tel a pourveu son fils de la Charge de Conseiller, que tel autre a resiné son Abbaye à un tel, qu’il a soutenu une These en Sorbonne, que l’on a tiré devant le Roy un feu d’Artifice, & en expliquera les particularitez, qu’un tel Seigneur n’est plus malade, & qu’il se porte bien de sa goute que l’on a treuvé quelque machine nouvelle, pour faire des carrosses a peu de frais, que la riviere est fort grosse, & que le pain est à bon marché. Ne sont-ce pas là de belles nouvelles à mettre dans l’Histoire ? » [12]

Cette remarquable mazarinade ne fait pas que reprendre, pour s’en moquer, un certain nombre de thématiques propres à la Gazette ; elle dénonce aussi une information officielle vouée à endormir les peuples, une propagande au service de l’État, la curiosité publique à l’égard des nouvelles, et plus largement le principe même du dévoilement de l’information lorsqu’elle consiste à rendre publics des faits d’ordre privés. Cette posture critique d’un humanisme intellectuel que l’on retrouve chez Guy Patin, ennemi personnel de Renaudot, met en question les principes mêmes de la publication d’une information publique jugée peu digne de demeurer dans les mémoires et de figurer dans l’Histoire.

La critique contre la Gazette emprunte plusieurs formes dans les mazarinades ; la plus connue est la forme parodique du genre burlesque que l’on trouve dans la gazette de Loret qui parodie l’agencement même des nouvelles et dont le propos se veut délibérément transgressif :

D’autres attaques dénigrent la personne même de Renaudot qualifié avec mépris de « gazetier » ; plusieurs mazarinades en font le personnage ridicule de leurs « conférences », faisant implicitement allusion aux conférences érudites qui se tiennent chaque semaine au Bureau d’Adresse depuis 1633. Ce sont par exemple les pittoresques Agréables Conférences de deux paysans de Saint-Ouen et de Montmorency sur les affaires du temps (d’un certain L. Richer, selon Frédéric Deloffre) [13] qui évoquent une défiance populaire envers l’information officielle. On retrouve cette méfiance dans la Conférence du Parisien et du Bordelais. Sur les affaires de ce temps (1649) où l’on écrit « Ie croy plustost au Batelier qu’au Gazetier » (M0_743, p. 5). Ailleurs, Renaudot est qualifié d’« infâme », de « coquin » ; on le dit « payé pour mentir », ne mettant ses nouvelles dans la Gazette que si elles servent la propagande du cardinal. Dans La Conférence du Cardinal Mazarin avec le Gazetier (1649), Renaudot est présenté comme un propagandiste de Mazarin grâce notamment à ses impressions secrètes faites à Saint-Germain et distribuées dans Paris. Le texte mentionne à juste titre l’avantage que la guerre apporte à la production des nouvelles : « (… pour vne gazette en temps de paix, i’en fais six en temps de guerre, quand ce ne seroit que pour des defaites imaginaires) » (M0_742, p. 37). C’est un fait vérifié que la presse périodique se nourrit essentiellement des nouvelles de guerre [14], et qu’en temps de paix, les pages peinent à se remplir.

Précisons toutefois que cette servilité du périodique à l’égard du Cardinal est à nuancer, puisque la Gazette reproduit aussi les arrêts du Parlement contre Mazarin ; d’ailleurs, la correspondance du cardinal confirme que Renaudot est loin d’être aussi docile qu’il le souhaiterait.

Cela étant, la critique de la Gazette peut aussi prendre la posture critique d’une presse d’opposition pratiquant le démenti : dans le Second Avertissement à Messieurs les Prévosts des marchands et eschevins de Paris. Sur le retour funeste de Mazarin (1651), on propose d’apprendre au lecteur des nouvelles véritables sur le retour de Mazarin, puisque « celles de la Gazette ne le sont pas » (M0_446, p. 6). La concurrence se situe sur le terrain de la présentation et de l’interprétation des faits, inaugurant le premier acte pédagogique d’une nécessaire lecture comparative de la presse d’information. C’est ce qui fera dire à Bayle en 1684 : « […] Les Nouvellistes ont le plus grand plaisir du monde, de lire les Gazettes de différentes Nations, quoi qu’elles parlent des mêmes choses. […] C’est qu’il y a des Gazettes qui parlent plus librement que d’autres, ou qui donnent un autre tour aux choses, ou qui les accompagnent d’un plus grand nombre de circonstances » [15].

Restent les mazarinades périodiques, qui adoptent des caractéristiques formelles et un champ lexical qui sont ceux de la presse d’Ancien Régime. Jean-Dominique Mellot et Pierre Drouhin ont recensé 52 titres au cours de la la Fronde ; malgré une périodicité instable et parfois éphémère, des titres changeants d’un numéro à l’autre, certaines imitent la Gazette, reprennent son organisation géochronologique des nouvelles, des plus anciennes aux plus récentes : l’un des meilleurs exemples à cet égard est le LE COVRRIER DV TEMPS. APPORTANT TOVT CE QVI SE PASSE de plus secret en la Cour des Princes de l’Europe (1649, M0_825), qui adopte le même agencement rubrical que celui de la Gazette :

On retrouve ce dispositif avec plus ou moins de force dans un grand nombre de mazarinades périodiques comme le Courrier François (1649), le Courrier bordelais (1652), l’Histoire journalière (1652), etc.

À Paris, on célèbre la liberté nouvelle d’informer et cette appropriation collective de l’information politique et militaire : le Courrier de la Cour de mars 1649 est introduit par un « Avis au lecteur » qui justifie sa publication par le fait que « tout le monde se mesle de vous donner des nouvelles » ; aussi écrit-il, « i’ay crû que vous ne trouuueriez pas mauuais que ie vous fisse part de celles que i’ay apprises depuis huict jours » (M0_821, p. 2). Peu importe que le Courrier de la Cour s’inspire ou non du Courier François, il prend ses sources dans les courriers arrivés à Saint-Germain, y compris en provenance de l’étranger, dans les discussions autour de l’activité publique du gouvernement, et revendique une posture de neutralité, contre la Gazette et ses louanges aux puissants. Mais comme sa rivale, il organise ses nouvelles dans un ordre inversement chronologique. S’il ne prend pas position dans les négociations en cours entre les députés du parlement et la cour à Saint-Germain, il dénonce en revanche les dégâts faits par les soldats de Condé aux environs de Paris.

La rivalité éditoriale peut aussi prendre l’aspect de divergences idéologiques comme dans le Journal contenant les nouvelles de ce qui se passe de plus remarquable dans le Royaume (ce périodique paraît le vendredi, ou le samedi, concurrençant directement la Gazette au moment de sa parution) ; dans son numéro du 30 août 1652, il dénonce la présentation partisane de l’information anglaise dans la Gazette :

« Ie vous pourrois donner les memoires qui sont dans la Gazette de Londres ; mais vous les pouuez voir dans la nostre : Ie vous diray seulement que le Gazetier se montre porté contre les Anglois, & qu’il desguise les aduantages qu’ils ont sur les Hollandois, leur ayant pris douze Nauires de guerre, montez de 40. a 50. pieces de Canon, & donné la chasse à tous leurs pescheurs. » (M0_1740, p. 16)

Derrière cette divergence se cache la question des sympathies de la Fronde avec la Révolution anglaise et le régime républicain de Cromwell ; pour beaucoup de mazarinades, les révoltes des années 1640, notamment la décapitation de Charles Ier, constituaient un coup de semonce pour les prétentions absolutistes des monarchies : dans son Avis à la reine d’Angleterre et à la France, François Davant, en 1650, entendait lancer un avertissement aux souverains, comme le montre cette mention manuscrite sur la page de titre d’un exemplaire :

« J’ay composé cette piece affin de faire trembler les meschans Monarques par l’exemple de ceux qui leurs ressemblent […] » [16]

Stimulée par la guerre civile puis la révolution de 1649, l’information anglaise prend effectivement la première place dans l’information périodique de la Gazette [17] ; en écho, si Charles Ier reste rarement nommé, son fantôme plane dans un grand nombre de mazarinades [18].

Pour finir, qu’en est-il des mazarinades non périodiques ? Il convient d’élargir l’enquête aux pièces dont le titre renvoie au lexique habituel des pièces d’information politique ou militaire. En se fondant sur les termes les plus employés dans les extraordinaires de la Gazette, on obtient les indications suivantes à l’aide du catalogue informatisé des RIM :

Mot-clé Occurrences dans les titres du catalogue RIM
Paix 257
Relation 72
Courrier 62 [courier, courrier, covrier, covrrier]
Prise 57
Récit(s) 47 [recit, recits]
Guerre 37 [+ gverre : 47]
Journal 33 [iournal, iovrnal]
Histoire(s) 29 [histoire, histoires]
Combat 22
Siège 19
Gazette/gazetier 18
Bataille 14
Soldat 14 [+ soldats : 6]
Défaite 14
Victoire 13 [+ victoires : 3]
Trêve 8
Traité 5 [+ traicté : 2]

Ces résultats appellent deux remarques ; la première étant que même lorsqu’elle est traitée sur le mode burlesque, la question militaire est très présente dans les titres, avec 460 occurrences des termes « paix », « prise », « guerre », « combat », « siège », « bataille », « soldat », « défaite », « victoire », « trêve », « traité » (soit environ 9 % des 2709 mazarinades du projet RIM). Un certain nombre de mazarinades ressemblent à s’y méprendre à des Extraordinaires de la Gazette, comme ce récit de la levée du siège d’Étampes par Turenne en 1652.
De confession calviniste, Jacques Le Gentil est un imprimeur dont l’activité commence en 1651 par l’impression d’un libelle annonçant le mariage de Mazarin et de la reine, ce qui lui vaut d’être arrêté par le lieutenant civil du Châtelet. Condéen et anti-mazarin, il publie en 1652 La France désolée parlant au Roy estant à la chasse, où elle luy represente la fin tragique du Marquis d’Ancre, & la vie du Cardinal Mazarin : Avec le moyen de mettre la France en paix [même pièce que M0_1423].  Libelles et pièces politiques et militaires se côtoient sur le terrain de la désinformation, dans le but de peser sur les débats politiques, notamment chez des parlementaires parisiens très sensibles à l’évolution des rapports de force.
Il s’agit aussi d’attribuer à l’adversaire la responsabilité d’une guerre civile dévastatrice pour les populations, et de montrer que sur le terrain, ceux-ci ne respectent pas l’art de la guerre, ayant recours à des tactiques fondées sur le mensonge, la trahison, etc.

La deuxième remarque est que beaucoup de mazarinades affichent dans leur titre des éléments signifiants qui accréditent leur appartenance au genre de la presse d’information : le catalogue donne 261 occurrences de « relation », « courrier », « récit », « journal », « histoire », « gazette » ou « gazetier ». La plupart des 72 « relations » sont de réelles pièces d’information (auxquelles on ajoute parfois l’adjectif « véritable » comme cette Relation véritable des vrais motifs du retour du Cardinal Mazarin… [M0_3262] qui conjugue dans un même titre la divulgation des intentions de Mazarin, le récit de sa défaite militaire, et une information de première main sur les décisions de la Cour. Le titre de cette pièce acquise au parti de Gaston d’Orléans et du Parlement évoque le périodique bruxellois Relations véritables, l’un des principaux rivaux de la Gazette de Renaudot.

En revanche, le mot « courrier » avec ses variantes orthographiques n’est pas toujours facile à traquer ; il évoque la divulgation d’une information réservée et possède une forte attractivité, notamment dans des pièces burlesques comme LE COVRIER POLONOIS [M0_833] (qui porte sur la condamnation aux enfers des soldats de Condé). Cela dit, l’indication d’une nouvelle parvenue par « courrier » fait aussi partie d’une rhétorique d’accréditation de l’information dont il ne faut pas être dupe : tous les partis ont diffusé des nouvelles de défaites imaginaires, étayées par de fausses lettres.

De fait, le mot « lettre » reste l’un des plus employés dans les titres (le catalogue dresse une liste de 406 mazarinades, soit près de 15 % du corpus ; les interceptions de lettres, réelles ou fictives permettent de révéler des intelligences secrètes, des trahisons, etc., comme la Lettre interceptée du sieur Cohon, cy-devant evesque de Dol, contenant son intelligence et cabale secrète avec Mazarin (1649, M0_2243).

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Dernière étape de la recherche, pour identifier plus précisément les pièces impliquées dans le contrôle de l’information politique et militaire, les mêmes requêtes appliquées à l’ensemble du champ lexical donnent les résultats suivants :

Mots-clé Occurrences sur l’ensemble du champ lexical
Paix 6528
Guerre 6053 (avec variantes : 7412)
Siège 1147 (avec variantes : 2044)
Histoire 1041
Prise 794
Victoire 739
Combat 669
Bataille 667
Traité 547 (avec variantes : 2496)
Courrier / covrier 440 (avec variantes : 557)
Récit(s) 376
Soldat 371 (au pluriel : 1331)
Défaite 277 (avec variantes)
Relation 256
Gazette/gazetier 207 (avec variantes)
Mercure 92 (avec variantes : 115)
Journal 86
Trêve 45 (avec variantes : 75)

Ainsi, comme dans la Gazette, l’information militaire occupe la première place, ce qui l’inscrit dans l’actualité du temps court, voire du temps présent. Ce rapport au temps est le propre des pièces d’actualité ; les textes informent de l’actualité la plus récente, de la « derniere bataille » ou des événements survenus « jusqu’à présent ». Ce sont des sortes de « flashs » d’information rapidement périmés : plus que des « textes d’action » à valeur performative, ce sont des textes du temps court et de l’histoire immédiate, mais d’une actualité émiettée, jamais resituée dans le continuum et le sens de l’histoire : comme dans la Gazette, ce qu’on raconte, c’est, de manière discontinue, la guerre et ses préparatifs, déplacements des troupes, les conséquences pour les populations (difficultés de subsistance, entraves à la circulation, exactions commises par les soldats sur les populations, violences, pillages, prélèvements forcés), etc. L’événement n’est jamais raconté dans sa totalité. Dans cette mise en scène commune avec celle des périodiques, il n’est pas exclu que, lorsqu’elles ne sont pas fabriquées de toutes pièces, les nouvelles puisent aux mêmes sources, celles des courriers dont le contenu se débite dans certains lieux comme le jardin du Luxembourg, à la limite de la ville mais haut lieu culturel autour d’un frondeur né, Gaston d’Orléans ; de nombreuses nouvelles fonctionnent sur la base d’une accréditation semblable à celle-ci : « Sur la minuict arriva un Courrier au Luxembourg, qui advertit son Altesse Royale du décampement de l’Armee du Mareschal de Turenne. » [19]

Conclusion

Considérer les mazarinades en rapport avec le modèle dominant constitué par la Gazette de Renaudot, voilà quel a été l’objet de cette investigation rendue possible par le corpus des RIM. En dépit du fait qu’ils la critiquent, la pastichent, un certain nombre d’auteurs de mazarinades se sont emparés de la liberté d’informer en offrant parfois une alternative crédible en matière informationnelle. Comme en Angleterre, pendant la guerre civile, la crise de la représentation monarchique s’est traduite par un temps fort d’affirmation du pouvoir politique de la presse d’information. Mais à la différence de la production anglaise qui a réussi à maintenir une certaine périodicité,  la production française s’est illustrée par une certaine hybridation des genres, une délimitation confuse entre presse pamphlétaire et informative, et une périodicité aléatoire. Contrairement à Londres, à Paris, le Parlement n’a pas soutenu la constitution d’une presse périodique d’opposition installée dans la durée. Cela n’empêche pas un certain nombre de mazarinades de prendre la posture d’une presse d’opposition et d’entrer en rivalité contre la Gazette sur son propre terrain, celui de l’information politique et militaire avec, comme ligne éditoriale, la lutte contre la tyrannie (867 occurrences de « tyran » [20]) ; c’est une tyrannie à plusieurs visages, celui de Mazarin, mais aussi celui de l’information officielle, dont la Gazette a le monopole, et qui prive le public de la liberté de l’information.

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________________Notes :

* Depuis 2018, Stéphane Haffemayer est professeur à l’Université de Rouen.

[1] Haffemayer Stéphane, « Transferts culturels dans la presse européenne au XVIIe siècle », Le Temps des médias, vol. 11, 2, 2008, p. 25–43.

[2] Le commerce des novvelles restably, ou le Courrier arresté par la Gazette, 1649, p.9. [M0_718]

[3] Raymond Joad, The invention of the newspaper: English newsbooks 1641-1649, New edition, Oxford, Clarendon Press, 2005, 379 p.

[4] Mellot Jean-Dominique et Drouhin Pierre, « Les mazarinades périodiques : floraison sans lendemain ou tournant dans l’histoire de la presse française ? », Histoire et Civilisation du livre. Revue Internationale. Mazarinades, nouvelles approches, XII, 2016, p. 125–160.

[5] Je reprends ici les propositions du groupe des RIM : http://mazarinades.org/7-liste-des-genres-categories/

[6] M0_1262, p. 1, occ. n° 71.

[7] M0_1936, p. 4, occ. n° 156.

[8] ARREST DE LA COVR DE PARLEMENT DONNÉ TOVTES LES Chambres assemblées le 8. iour de Ianuier 1649. PAR LEQVEL IL EST ORDONNÉ Que le Cardinal Mazarin vuidera le Royaume…, [M0_217], p. 7 (texte & image).

[9] Le commerce restably, ou le Courrier arresté par la Gazette, 1649, [M0_718], p. 9 (texte & image).

[10] Idem, p. 3.

[11] Idem, p. 7.

[12] Idem, p. 8.

[13] Voir leur édition critique par Frédéric Deloffre, Agréables conférences de deux paysans de Saint-Ouen et de Montmorency sur les affaires du temps (1649-1651), Slatkine Reprints, Genève, 1999, p. 21.

[14] Haffemayer Stéphane, L’information dans la France du XVIIe siècle: “La Gazette” de Renaudot, de 1647 à 1663, Paris, H. Champion, 2002, 848 p., p. 561.

[15] Pierre Bayle, Préface aux Nouvelles de la République des Lettres, Tome 1 (mars 1684-1685), Slatkine reprint, Genève, 1966, p. 10.

[16] Davenne [ou Davant] François, Avis à la Reyne d’Angleterre et à la France, pour servir de réponse à l’autheur qui en a représenté l’aveuglement, [S.l., s.n.], 1650, [Gallica M0_471].

[17] Haffemayer Stéphane, L’information dans la France du XVIIe siècle, cit., pp. 609–651.

[18] Haffemayer Stéphane, « La mort de Charles Ier Stuart dans la culture politique française au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, vol. 257, 4, 2012, p. 605 ; Haffemayer Stéphane, « La naissance du mythe de Charles Ier “prince martyr” dans la France de la Fronde », in Le sang des princes. Cultes et mémoires des souverains suppliciés, XVIe-XXIe siècle, Paul Chopelin et Sylvène Edouard (dir.), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, coll. « Histoire », p. 49–61.

[19] IOVRNAL CONTENANT CE QVI SE PASSE DE PLVS REMARQVABLE EN TOVT LE ROYAVME. Depuis le Vendredy 4. iusques au Vendredy 11. Octobre, 1652. [M0_1740, cote Tokyo B_18_18], p. 64 (texte & image).

[20] 867 occurrences pour le seul nom « tyran » au singulier. Pour l’ensemble des variantes orthographiques et des mots de la même famille, le LeTSAJ propose un lien vers 3830 occurrences du corpus.

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