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Qui s’exprime au nom du peuple dans les Mazarinades ? / séminaire du 24 mars 2017

Mots-clés : humanités numériques, méthodologie, sérendipité, corpus de textes, 17e siècle, Fronde, Mazarinades, peuple, voix du peuple, sujets du roi.

Pour cette participation au séminaire pluridisciplinaire d’histoire culturelle Cultures politiques / Politiques culturelles, du CRHQ de Caen, animé par Stéphane Haffemayer à l’Abbaye d’Ardenne (IMEC) le 24 mars 2017, nous proposons d’explorer le corpus en ligne des Mazarinades pour mieux comprendre les notions de « peuple(s) » et les motivations du recours textuel à la « voix du peuple ».
(Tadako Ichimaru présentera un exposé avec Powerpoint, non affiché ici ; et voici les quelques notes qui me serviront de support.)

Quelques chiffres pour cadrer et répondre exhaustivement à la question du titre…

Sur les 2700 pièces du corpus :

  • Titres de pièces contenant le mot « peuple(s) » : 65
  • Titres de pièces contenant le mot « pevple(s) » : 29
  • Titres contenant le mot « voix » : 11 ; ils concernent tous le « pevple »
  • Titres contenant l’expression « voix dv pevple » : 9 ; dont 3 pièces qui prétendent transmettre la voix du peuple, et 3 pièces qui problématisent la voix du peuple comme étant la voix de Dieu

Sur les 7 à 8 millions de mots du corpus :

  • Occurrences de « pe[u-v]ple.* » : 12172
  • Occurrences de « voix » : 1326 (dans 600 pièces environ)
  • Co-occurrences de « voix » et « pe[u-v]ple.* » : 136 (distance 4 mots max.), dont 55 occ. de « voix du pe[u-v]ple » (sur 87) – voir avec outil Philologic
  • Co-occ. de « voix » et « die[u-v] » : 93 (distance 2 mots max.), dont 64 occ. uniques de « voix de Dieu »
  • « voix des peuples » : 11 occ. uniques
  • « voix public|publicque|publique » : 46 occ. uniques (sur 65) – aujourd’hui, « voix publique » dans le web = 139 000 occ. VS « voie publique » = 442 000 occ., « opinion publique » = 4 290 000 occ.
  • « opinion publique » : 1 seule occurrence dans le corpus ! Le mot « opinion » étant encore peu employé à l’époque (452 occ.) – attesté depuis le 13e s., employé par Montaigne, dans le Dic. acad. depuis 1694, mais « opinion publique » seulement depuis la 5e édition en 1798.

« Voix contre », recherche KWIC : 6 occ.

  • « S’il est donc vray, comme il me semble qu’il le paroist assez, que Dieu n’approuue pas que les peuples éleuent leur voix contre leurs Souuerains, quand mesme ils sont violens & cruels : à plus forte raison n’approuue-t’il pas qu’ils prennent iamais les armes contre eux. » (QVESTION, SI LA VOIX DV PEVPLE EST LA VOIX DE DIEV ?, 1649, M0_2951, p. 10) – dans cette pièce, 80 occ. de « voix » ! et 56 occ. dans la suite M0_2943, 30 occ. dans M0_3270… Total : 166 occ. / 1326 (soit 8% du total). Cette pièce est représentative d’un état de la pensée théologico-politique. Discutant de savoir si la voix du peuple est ou non la voix de Dieu, l’auteur entérine de facto l’existence d’une « voix du peuple » et, dans cette citation, réfute le droit des peuples à élever la voix contre des souverains violents et cruels ! (Pardon de répéter la citation, mais c’est une rhétorique tellement démagogique que cela mérite bien d’être répété… Car si ce n’est dans cette situation, on se demande bien quand et pourquoi les peuples auraient besoin d’élever la voix, avec ou sans l’accord de Dieu.) De plus, la prise des armes semble logiquement suivre l’élévation de la voix. Pour empêcher des violences et des émeutes qui risqueraient de déstabiliser le pouvoir, l’auteur de cette pièce, qui semble mieux entendre la voix de Dieu que celle du peuple, s’emploie à délégitimer toute contestation du pouvoir qui viendrait du peuple. Son raisonnement étant spécieux, il légitime – bien involontairement – la parole du peuple.

Si le peuple est l’ensemble des sujets :

  • « sujets » : 2192 occ.
  • « subjets » : 1116 occ.
  • « suiets » : 903 occ.
  • « subjets » : 488 occ.
  • « sub[i-j]ets|su[i-j]ets » : 4699 occ.
  • co-occurrences de « sub[i-j]ets|su[i-j]ets » & « contre » = 91 occ. (distance : 3)

Requête « subjets contre », occurrence 3 sur 12 :

  • « Il est vray
    que si les Roys ne protegent pas leurs subjets contre
    toute sorte d’oppressions & de tyrannies, tant domestiques
    que estrangeres, selon qu’ils y sont obligez par
    le serment qu’ils ont fait à Dieu, & par le serment
    qu’ils ont fait à leurs peuples, il semble que les sujets
    soient obligez eux mesmes de prendre les armes pour
    se proteger, & pour suppléer à l’obligation de celuy
    qui neglige de faire sa charge. » (M0_1710, voir notice)
    Dès la page de titre, cette pièce insiste sur les obligations des rois, comme s’il fallait les leur rappeler, sous-entendant qu’ils auraient eu tendance à les oublier… Dans cette citation, l’auteur légitime la violence du peuple lorsque le roi n’a pas respecté ses obligations.

Grâce à ces deux citations, pas tout à fait prises au hasard, on peut dresser trois constats :

  1. Ces textes vont dans un sens contraire l’un de l’autre : les auteurs constatent et discutent l’existence d’une voix du peuple, et éventuellement d’une violence du peuple, mais s’opposent sur la possibilité qu’elle(s) soi(en)t légitime(s). Pour l’un, voix et violence du peuple sont intrinsèquement illégitimes ; pour l’autre, il existe des conditions à leur légitimité, une légitimabilité – qui nécessite un catalogage et une expertise des manifestations du peuple, en bref une sociologie.
  2. Les auteurs sont instruits et intelligents mais ils laissent l’ambiguïté sur le sens du mot peuple : de la basse populace, qu’il faut toujours craindre et réprimer, au noble ensemble des sujets, qui ont leurs représentants. Les Sganarelle de Molière en seraient peut-être une juste représentation… L’indécidabilité lexicale comme sociologique sur le peuple pourrait être la condition de sa ventriloquie et de son instrumentalisation par les autres partis en présence.
  3. Ces deux pièces installent leur discussion en dehors des considérations événementielles : le théologico-politique s’installe alors sur un plan juridique transcendantal qui préfigure les discours universalistes sur les peuples. Comme Mme Ichimaru l’a déjà formulé, la reconnaissance (ou légitimation) de la voix du peuple ouvre historiquement la voie du peuple.

« Le subject armé contre son Maistre deuient son égal, & l’authorité d’vn Prince est bien heurtée plus furieusement par des Canons que par des Remonstrances. » (M0_472)
Ce qui préfigure la parole de « l’orateur du peuple » le 23 juin 1789 :

« Mirabeau prononça alors sa grande phrase commençant par le peuple et terminant sur la force des baïonnettes. » (Eric Vuillard, 14 Juillet, Actes Sud, 2016. C’est nous qui soulignons.)

Nouvelle perspective et rappel

« La Monarchie c’est vne puissance
violente qui domine contre le gré des subjets, & qui les a sousmis
contre leur gré. La Royauté se gouuerne par la raison, la Monarchie
à discretion, & selon la conuoitise du commandant: La fin de la
Royauté c’est l’vtilité commune: La fin du Monarque c’est la sienne
particuliere. » (M0_1264, Carrier 3/52)

  1. Que connaît-on aujourd’hui de cette différence entre monarchie et royauté ?
  2. Il y a une grande nécessité de ne pas refaire ce qui a déjà été fait, et au contraire à en profiter : Hubert Carrier a publié une excellente sélection de 52 Mazarinades. Il convient de la reconsidérer sérieusement tout en employant le corpus en ligne du Projet Mazarinades.

Patrick Rebollar, à Caen le 24 mars 2017.

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