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Myriam TSIMBIDY, « Gondi, le cardinal de Retz, le coadjuteur ou le mazarin corinthien : de quelques représentations d’un acteur de la Fronde » (colloque Tokyo 2016)

L’exploration des Mazarinades, colloque international de Tokyo, 3/11/2016 – programme

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GONDI, LE CARDINAL DE RETZ, LE COADJUTEUR OU LE MAZARIN CORINTHIEN : DE QUELQUES REPRÉSENTATIONS D’UN ACTEUR DE LA FRONDE

Myriam TSIMBIDY (Université de Bordeaux Montaigne)

Notre objectif est de présenter quelques opérations de construction et de déconstruction de la figure de Jean-François Paul de Gondi (1613-1679), coadjuteur de l’archevêque de Paris puis, à partir de 1652, cardinal de Retz. Cette étude obéit à une double contrainte puisqu’elle repose sur une seule collection, le corpus de mazarinades de Tokyo, et qu’elle est fondée sur des occurrences repérables numériquement.

Le prisme d’une collection est toujours déformant. En privilégiant une ville, un événement, des acteurs, ou en se développant au hasard des occasions d’acquisition, elle ne peut offrir qu’une image infidèle de ce corpus très hétérogène de quelque 5000 libelles. Cependant l’une des singularités de la collection de Tokyo est de respecter la chronologie éditoriale établie par Hubert Carrier. En effet, le corpus RIM reproduit l’équivalence entre la production des mazarinades et la densité événementielle. Alors qu’elle ne compte que 92 pièces pour 1650, et 158 pour 1651, la collection offre près de 1585 pièces pour 1649 et 785 pièces pour 1652, ce qui coïncide bien avec les deux pics de production qu’Hubert Carrier a mis en en corrélation avec les événements se déroulant pendant la période du blocus de Paris et l’été 1652 [1]. Pour mettre en œuvre l’outil numérique déployé par l’équipe RIM, nous avons privilégié une enquête portant sur les désignations renvoyant spécifiquement au prélat [2]. Nous avons donc écarté des libelles comme les Contretemps de Chavigny, ou le Manifeste de Beaufort qu’il a pourtant lui-même écrits [3] car ces portraits-charges attaquent ces adversaires, fabriquent un ethos de polémiste mais ne construisent aucunement une figure d’acteur politique [4].

L’opération de repérage se fait donc à partir d’un corpus inédit sur le plan de l’empan temporel car il fait la part belle aux libelles de la première Fronde alors que les chercheurs se sont surtout intéressés à la période de 1651-1652 et plus précisément à la guerre de plumes qui a opposé Retz à Condé [5].

Le champ de recherche est également inédit sur le plan de la nature et de la portée des libelles : la numérisation permet de repérer des occurrences isolées et ponctuelles apparaissant dans des textes volumineux dont les titres n’annoncent pas une représentation de notre personnage. Aussi avons-nous pu apprécier le rôle de ces micro-séquences dans les représentations du prélat. Cette figure [6] a pour singularité une grande mobilité. Cette instabilité est déterminée, d’une part, par la polarité axiologique propre à l’écriture polémique – la différence entre un conspirateur et un défenseur de la liberté est une affaire de point de vue -, et, d’autre part, par un parcours social qui se traduit par une promotion dans la hiérarchie ecclésiastique. Jean-François Paul de Gondi tout en occupant la fonction de coadjuteur, est promu cardinal de Retz le 19 février 1652, durant la Fronde. Ce changement d’identité n’est anodin ni politiquement ni même humainement. L’on sait en effet l’attention que le prélat portait à son nom : pour éviter les sarcasmes, il s’était fait appeler l’abbé de Retz au lieu d’abbé de Buzay qui évoquait, selon lui, nous dit Tallemant des Réaux, le mot buse ; il modifiera également à la fin de sa vie la graphie de son nom passant de Retz à Rais [7]. Voilà pourquoi, outre son nom, Jean-François Paul de Gondi, plusieurs titres le désignent entre 1648 et 1652, les plus fréquents étant coadjuteur, archevêque de Corinthe, et, bien sûr, cardinal de Retz. En montrant que l’utilisation de ces trois désignations n’obéit pas à une logique événementielle, cette enquête, centrée sur les occurrences des titres et des qualités qui caractérisent le prélat frondeur, mettra en lumière quelques modalités de construction et de déconstruction de son image politique.

Transformation : de coadjuteur à cardinal

Les premières modifications du regard porté sur le prélat sont perceptibles à travers le contexte d’utilisation du mot coadjuteur. Jean-François Paul de Gondi était depuis 1644 coadjuteur à l’archevêché de Paris c’est-à-dire le successeur de son oncle. C’est une position enviable, voire prestigieuse et qui annonce un avenir glorieux. Parce qu’il désigne une fonction occupée depuis des années, le mot devrait posséder une grande neutralité. On voit pourtant évoluer son signifié au cours du temps et notamment entre 1649 et 1652.

Nous avons repéré 379 occurrences de ce mot, chiffre qui inclut quelques redoublements : la page numérisée étant distribuée en deux colonnes, la première consacrée à la transcription diplomatique et la seconde à la transcription moderne [pour les membres RIM qui accèdent à l’intégralité des textes du corpus, ndlr]. Ces entrées qui incluent titres et textes présentent des syntagmes du type « le coadjuteur », « monsieur le coadjuteur [8] », « monseigneur le coadjuteur », « monsieur le coadjuteur de Paris », « le coadjuteur de Paris », ou encore plus élogieux en contexte « ce grand archevêque de Corinthe, coadjuteur de Paris (1649) [9] ». Connaissant l’attention extrême apportée au protocole de politesse, l’on peut s’interroger sur la portée sémantique de la formule « monsieur le coadjuteur [10] » ou « monseigneur le coadjuteur ». L’examen des 80 occurrences de ce type révèle qu’il n’y a pas de sens mélioratif ou péjoratif à attribuer à ces différentes dénominations car le même libelle peut utiliser concurremment les formes le coadjuteur ou Mr le coadjuteur : contrairement à ce qu’on aurait pu supposer, ce n’est ni une question d’année ni de camp !

Nous trouvons en revanche une quarantaine d’occurrences du type le coadjuteur de Paris (sans le « monsieur ») accompagnées ou pas du titre « archevêque de Corinthe ». Si l’on supprime les doublets et les titres, il en reste 19. Le corpus se compose de six libelles datés de 1649 [dont nous abrégeons les titres, ndlr] : La défaite d’une partie de la cavalerie, La France espérant la paix, Prompt et salutaire avis, Suite et seconde arrivée du courrier, Suite et huitième arrivée du courrier, La fureur des normands, Les raisons ou les motifs véritables [11] ; de deux libelles de 1650 : Sur les causes de récusation début janvier 1650, Le tombeau du sens commun [12] ; et de six libelles datés de 1652 : La véritable Fronde des parisiens, Journal contenant ce qui s’est passé, Relation de ce qui s’est passé à Rome, La honteuse sortie des mazarins, La trahison du duc Charles, l’Arrêt de la cour du parlement sur une requête de la crosse et de la mitre [13]. Nous retrouvons dans ce simple échantillon l’équivalence entre la production des mazarinades et les pics de densité événementielle dont nous avions parlé.

L’entrée coadjuteur de Paris isole ainsi une quinzaine de libelles qui ne comportent qu’une seule occurrence – ce qui pourrait d’ailleurs expliquer le complément du nom qui servirait en toute logique à identifier notre prélat [14]. Ces formes isolées se trouvent en majorité dans des mazarinades datées de 1649 [15]. Leur environnement lexical révèle que la figure du prélat change de dimension : le coadjuteur est en train de devenir un personnage politique. Tous les libelles (anti-mazarins) l’associent à des actions chrétiennes ou à des plaintes collectives formulées par des ecclésiastiques. L’auteur du Prompt et salutaire avis donne ainsi les adresses de ceux qui soulagent les pauvres :

Le sieur Abbé Normand, près la porte Saint Michel, le sieur de Couttayes vers la Pitié, joignant l’image Saint Louys. Les sieurs Curez de Saint Germain de l’Auxerrois, Saint Merry, de Saint Nicolas du Chardronnet & autres zélés pour les pauvres, entre lesquels je ne nomme point leur Chef, Monsieur le Coadjuteur de Paris qui étendra ses soins aussi bien sur les pauvres que sur le reste du public [16].

La France espérant la paix de 1649 associe ses actions chrétiennes à la protection de l’état : « Ce grand Archeuesque de Corinthe, Coadjuteur de Paris, ne tesmoigne-t’il pas par ces soins, qu’il veut conserver le bien & l’honneur de la France [17] ». Quant à l’auteur des Raisons ou les motifs véritables, il fait du prélat le porte-parole d’un parti politique non sans l’associer à tout le clergé : « Monsieur le Coadjuteur de Paris, l’Université & les principaux Prélats du Royaume, ont aussi condamné publiquement la tyrannie du Cardinal Mazarin [18] ».

En 1649, le coadjuteur prend de l’étoffe comme l’explique la Seconde arrivée du courrier :

Monsieur l’Archeuesque de Corinthe, Coadjuteur de Paris, de la noble Famille de Retz, outre ce qu’il est illustré par quantité de ses ancestres, qui ont tous bien mérité de l’église et du royaume, par les signalés service qu’ils ont rendus à tous deux ; tant sans faut qu’il en ait voulu dégénérer, qu’il se peut dire en vérité qu’il les a surpassés par les œuvres de piété et doctes prédications qu’il a faites en l’église, et par la générosité qu’il a témoigné pour le bien du royaume, ainsi qu’il sera dit ci-après, a été reçu conseiller au parlement [19].

Le libelliste désigne curieusement la maison des Gondi par le nom de leur fief situé dans le pays de Retz en Bretagne. Il est notoire qu’Albert de Gondi (1522-1602), son grand-père, était devenu baron de Retz par son mariage avec Claude Catherine de Clermont [20] mais il est singulier de parler de la maison de Retz. Est-ce un moyen d’éviter un nom qui a une consonance italienne, ou simplement de souligner que le prélat issu d’une maison française ne peut que défendre son pays [21] ?

En 1652, les polémistes condéens déconsidèrent jusqu’à sa fonction de coadjuteur de Paris. Ce mot, comme nous l’avons dit, désigne Gondi comme le futur archevêque de Paris, ce qui est prestigieux, mais le revers de la médaille, c’est qu’il le désigne en même temps comme le successeur de son oncle et donc en attendant comme son adjoint, ce qui l’est moins. La Seconde arrivée du courrier qui signalait qu’il avait « été reçu comme conseiller au parlement [22] » ne disait pas que cette place était attribuée à son oncle et que, ce dernier étant malade, et disons plus préoccupé de son confort et à soigner sa petite vérole que travaillé par l’ambition, il lui avait volontiers cédé sa place [23]. C’est dans ce sens peu glorifiant qu’il faut entendre ce mot utilisée en 1652, par l’auteur du jugement de la Vérité toute nue : le Cardinal de Retz n’étant digne d’autre titre d’honneur, selon lui, que de « simple Coadjuteur [24] ». Cette acception du mot coadjuteur explique peut-être le fait que le prélat promu cardinal ne se désigne plus que sous la qualité de cardinal de Retz à partir de juin 1652 [25], alors même que sa fonction de coadjuteur perdure durant toute la Fronde : son oncle ne lui cédera la place que le 21 mars 1654, date de sa mort.

Pourtant les condéens en 1652 ne cessent de rappeler que le cardinal est coadjuteur. L’auteur du discours de la France affligée implore le prélat en espérant qu’il conservera ses qualités malgré son nouveau titre :

Vous qu’à présent, la pourpre & l’éclat environne, / Vous que de nous trahir, en tous lieux on soupçonne /vous qui fûtes jadis, notre cher protecteur,/quand vous étiez encore simple coadjuteur,/cardinal, qui de rets portez le nom insigne,/ du rang que vous tenez, faites-vous jugé digne/ En montrant aux François, que c’est vraiment à faux,/ Qu’on impute la fourbe à tous les Cardinaux [26].

Pour les condéens, il n’y a aucun doute, le « cher protecteur du peuple » est devenu un politique avide qui se soucie peu de l’intérêt de Dieu. Il a prêché autrefois dans la Chaire de vérité, que Vox Populi, vox Dei, écrit l’auteur du Duel de M. le duc de Beaufort (…), « Je pense que si il prêchait à présent, il diroit bien plutôt, Vox Populi, vox Stultorum [27]. »

Ainsi la métamorphose du prélat en politique machiavéliste est signifiée par son changement de titre. Pour ses adversaires, son nouveau statut est bien la preuve de sa fourberie puisque que le coadjuteur n’a pu être élevé à la pourpre cardinalice qu’en étant proposé au pape par le roi, ce qui suppose l’accord, voire le soutien de Mazarin.

De Retz à Gondy

Pour apprécier la force de l’attaque, il convient de revenir plus précisément aux titres qui lui sont attribués avant la Fronde. Notre prélat était un dignitaire ecclésiastique et il est normal que ses qualités se trouvent déclinées à la fin de tous ses discours. Ainsi la remontrance du clergé de France au roi du 30 juillet 1646 [28] est prononcée par « l’illustrissime et révérendissime père en dieu messire J.F. Paul de Gondy, Archevêque de Corinthe et coadjuteur en l’archevêché de Paris », tandis que le sermon de Saint Louis, tenu devant le roi et la reine en 1648, est prononcé par « monseigneur l’illustrissime et révérendissime J.F. de Gondy, Archevêque de Corinthe et coadjuteur de Paris [29] ». L’on trouve reproduit le protocole attendu avec les termes d’adresse d’usage liés à sa dignité (illustrissime et révérendissime), son nom (JFP de Gondy), son titre « archevêque de Corinthe » et sa fonction, coadjuteur. Il n’y a dans ces formulations aucune volonté apologétique : il s’agit d’un usage protocolaire. En 1648, la déclinaison des qualités de notre prélat impose une figure qui possède une légitimité ecclésiastique et une voix d’autorité dont le pouvoir commence à être mesurable par le fait que ses discours sont publiés et diffusés.

Cette désignation conventionnelle et, pour nous, relativement imposante est très peu utilisée durant les premières Frondes [30]. Dans notre corpus de travail, seuls deux libelles publiés en 1652 et intitulés l’Arrêt du parlement donné contre le cardinal de Retz et Les justes plaintes de la crosse et de la mitre du coadjuteur de Paris, qui sont la version amplifiée du premier, reprennent toutes les qualités de notre prélat en le nommant « Jean François Paul de Gondy, archevêque de Corinthe, coadjuteur à l’archevêché de Paris et cardinal de la sainte église catholique, apostolique et romaine [31] ». Cependant loin d’en imposer, les titres créent un effet de burlesque en accentuant le décalage entre la figure ecclésiastique et le personnage qui l’incarne. Le libelle met en scène une parodie de procès dans lequel la mitre et la crosse, emblèmes de la fonction cardinalice, portent plainte contre leur possesseur en rapportant ses frasques. Il les aurait forcées notamment à prendre le deuil de sa maîtresse la marquise de Rhodes [32], sans cesser de courir les jupons voire de se cacher dans ceux de la marquise de Dampu … Peu importe la part de véracité ou de mensonge de ces rumeurs, les désignations protocolaires sont détournées et soulignent sur le mode burlesque le contraste scandaleux entre la fonction et la vie dissolue du prélat.

L’on retrouve cette technique du détournement lorsqu’on examine les occurrences « Cardinal de Retz ». Alors que de nombreuses apologies célèbrent « le grand prince de l’église », « l’illustre lumière de l’église gallicane [33] », voire « ce soleil rayonnant qui doit dissiper les nuages [34] », l’on ne désigne pas toujours le prélat par son nouveau titre. La réticence de l’auteur de La véritable fronde des parisiens Frondant J-F P de Gondy, est emblématique : ce n’est qu’à la page 13 (le libelle en comporte 24) que le libelliste le désigne par son nouveau titre. Et ce dernier de préciser les raisons de ce choix : il le nomme le cardinal de Retz « car, indique-t-il dans une parenthèse à effet de soulignement, il est juste qu’on le connaisse par tous ses noms et qualités ». Ses noms et ses qualités, il les a déclinés : Gondi, c’est « le bourreau des français, l’ennemi du repos public, le destructeur des Princes [35] ». Ainsi dans le système discursif, la promotion, et donc le titre de cardinal de Retz, signe la forfaiture de celui qui a « rétracté (sa) une parole », c’est-à-dire la promesse faite à Condé de  le soutenir contre le ministre.

Après la promotion du coadjuteur, les fidèles du prince, partant du principe que son nom est porteur d’un signifié, renouvellent leur attaque. Le signifiant Gondy devient le signe évident des ambitions voire de l’incompétence du prélat. Au fond, tout se passe comme si le cardinal n’effaçait pas le coadjuteur, parce que Gondy ne méritait pas de devenir Retz.

En cette année 1652, La lettre du Bourgeois désintéressé rappelle que les « noms de Mazarini, Gondy et de Chavigny sonnent également [36] » tandis que l’Avis prompt et salutaire estime que Retz est aussi le cardinal de Gondy et (que) rien de bon n’est à prévoir « a cause que ce nom termine en y, comme Conchiny, Mazariny, favoris de deux Reynes Estrangeres ». « Le changement de nom n’est pas capable de faire changer la haine que mérite ce Cardinal de Gondy, que je nommerai par complaisance Cardinal de Retz, explique l’auteur de l’Avis, puis qu’il veut être connu par ce nom, comme par celui de Coadiuteur, de traitre, d’ambitieux, d’intéressé, d’Italien, & de prétendu Ministre à la place de Mazarin [37]. » Le procédé de l’assonance créé une équivalence entre les politiques italiens réputés pour leur fourberie et leur avidité tandis que l’énumération égrène une série de qualités venant définir ce cardinal de Gondy qui se cache sous le nom de Retz en entremêlant habilement un titre indiscutable qui est celui de coadjuteur à des désignations axiologiques, « traitre, ambitieux, intéressé », et idéologique, « italien ».

La déconstruction s’opère ici par la multiplication de substituts qui servent à le dénigrer [38]. Elle devient tout à fait remarquable quand elle procède également par jeux sur le signifiant Gondy. En 1652, les calembours ajoutent une dynamique jubilatoire à cette entreprise. « Vos actions et vos paroles sentent le salmigondy », écrit l’auteur de l’Esprit de guerre [39] ; le voilà à ce « qu’ondy » accompagné de sa « coadjutrice [40] », terme qui désigne Mme de Chevreuse, une intrigante consommée.

L’on assiste de plus à de multiples dérivations autour de son titre d’archevêque de Corinthe, moyen pour les condéens de ne pas le nommer cardinal de Retz. Alors que notre coadjuteur est archevêque de Corinthe depuis le 31 janvier 1644, il n’est nommé le Corinthien de manière récurrente qu’à partir de 1652, au moment même où il est promu cardinal [41]. Ce titre archevêque de Corinthe prend toute sa dimension polémique quand on sait qu’il est accompagné de l’expression in partibus pour in partibus infidelium, qui signifie situé dans le pays des infidèles ; le prélat devenu cardinal est donc l’archevêque d’un diocèse qui n’a pas d’existence réelle. Il n’est finalement que coadjuteur.

Ce lieu qui n’existe que sur papier finit par le désigner par métonymie. Profitant de l’usage qui veut que l’on désigne les prélats par le nom de leur diocèse, M. de Paris, pour l’archevêque de Paris, les polémistes condéens s’amusent de l’assonance florentin/corinthien/mazarin/italien pour créer des formules frappantes. Dubosc Montandré dans L’esprit de guerre des parisiens, contre l’esprit de paix s’adresse à « l’esprit corinthien » et se déclare « ennemi des mazarins et anti-corinthien [42] », l’Avis prompt et salutaire dénonce les « trahisons corinthiennes [43] ». La Véritable Fronde parlant de la « Fronde corinthienne » trouve la « paix corinthienne mille fois plus dangereuse que la paix italienne [44] ». Dubosc-Montandré dans l’Anatomie de la politique du coadjuteur dénonce cet « auteur corinthien [45] » qui diffuse des libelles contre le prince. Notre prélat n’est plus qu’un être caméléonesque, une « éminence mazarinée » ou encore un « corinthien mazarin [46]« . L’on assiste finalement à une sorte de désintégration du personnage.

Le prélat dans tous ses états : déconstruction

Pour discréditer le prélat, les polémistes opposent le présent et le passé afin de mettre en évidence cet écart entre les discours et les actions qui est le propre du mauvais politique, et ils déconstruisent l’unité et la cohérence de ce qui constitue l’image publique du coadjuteur en inventoriant ce que devraient être ses qualités. Ainsi, à la multiplication de ses identités (Retz, Gondy, le corinthien), s’ajoute le recensement de ses fonctions ou de ses titres.

A t’on jamais vu, [s’interroge l’auteur des Justes Plaintes,] un Coadjuteur si peu estimer les présents et les biens qui doivent le rendre le premier Pasteur d’une ville ? A t’on jamais vu un Prestre se mesler d’intrigues avec les femmes, et quitter l’Autel pour cajoler dans les ruelles de lict ? A t’on jamais vu un Archevêque prêcher dans des églises pour animer le peuple à la destruction de ses ennemis ? A t’on jamais vu un Cardinal si rusé et si adroit à composer des libelles séditieux qui déclaré criminels d’état ceux qu’il declaroit innocents il y a un an [47] ?

Dans ces quatre questions, la logique de l’enchaînement des titres obéit au principe de l’amplification : du coadjuteur (ou l’adjoint d’un évêque) au cardinal (c’est-à-dire un membre du Sacré Collège) en passant par le prêtre (désignant tous ceux qui exercent le culte) et l’archevêque (qui est placé à la tête des évêques). L’ordre de la progression qui s’achève sur la fonction la plus prestigieuse rappelle le peu de cas que l’on fait de la fonction de coadjuteur et joue sur l’écart maximal entre les qualités présupposées par ces titres et les actions qui y sont associées : dépense inconsidérée pour le coadjuteur, cajoleries galantes pour le prêtre, appel à la sédition pour l’archevêque et manœuvre politique pour le cardinal. L’on retrouve cette technique de l’atomisation mais assortie cette fois-ci du principe du retournement comique dans La contrevérité du faux et du vrai. « Vous avez raison Monsieur le Coadjuteur de dire que les maux qui nous arrivent sont un châtiment du Ciel qui nous ôte la connaissance et le discernement », concède le libelliste avant d’expliquer à quoi mène le vrai discernement : « Le Prêtre est plus corrompu que le peuple ; l’évêque est devenu courtisan, et le successeur des Apôtres [48] s’est rendu esclave de la fortune [49] ». L’énumération procède d’une technique de la fragmentation puisque toutes ces qualités qui pourraient hors contexte évoquer une peinture générale du dérèglement des mœurs ecclésiastiques renvoient au même personnage.

La consultation chrétienne offre un autre processus de déconstruction, elle prête tout d’abord au prélat un discours machiavélien. Selon un témoin, le coadjuteur aurait dit que :

S’il avait le timon en main il trouverait bien les moyens de mettre dans l’esclavage, et de soumettre cette Capitale en la détruisant, d’abattre le Parlement en le transférant, et lui ôtant la plupart de son ressort pour en créer trois ou quatre nouveaux, et de ranger les peuples en ne leur laissant que les plaintes, et le souvenir de leurs félicites passées [50].

Puis le libelle élabore le portrait de l’orateur en lui retirant les qualités qui le caractérisent :

Ce discours n’est point d’un Prêtre, encore moins d’un Archevêque, d’un Docteur en Théologie, et d’un Prédicateur Evangélique ; il faut être moins qu’homme pour s’abandonner à tant de cruautés, et autre chose que Chrétien pour suggérer tant de tyrannies [51].

En perdant sa substance, la figure retzienne devient monstrueuse. La réversibilité est bien sûr un invariant de l’écriture polémique : ce qui sert à détruire, reconstruit aussi. L’on sait d’ailleurs que le futur exilé jouera dans ses lettres épiscopales des multiples facettes de son identité, n’ayant de cesse de justifier ses actes en soulignant avec grandiloquence la cohérence de ses actions avec son ethos de cardinal, de prince de l’église, d’archevêque, et de fidèle sujet du roi. Retz tiendra ce discours jusqu’à sa démission en 1661. Il lui faudra pourtant recomposer son image en poursuivant la rédaction de ses Mémoires.

On comprend mieux au terme de cette enquête qu’il ait poursuivi cette entreprise à la fois laborieuse et passionnée sur plus d’une décennie. Il lui fallait impérieusement inverser le processus des Mazarinades. Le cardinal n’a pas cherché à plaider pour le coadjuteur : il a préféré inverser le processus lancé par ses détracteurs. Il savait bien comment une recontextualisation peut favoriser une réévaluation du signifié. Lui-même auteur de libelles, il savait également que leur contenu n’est pas toujours vrai ni même sincère. En dépit de son talent d’écrivain, les corinthiennes de notre corpus continuent toutefois de témoigner à leur manière des transformations de son personnage ; elle capturent quelques images, quelques instantanés, qui dessinent les contours d’une figure mouvante et insaisissable, celle de Jean-François Paul de Gondi, ce coadjuteur, prêtre, évêque, archevêque, et cardinal, qui, selon ses détracteurs, courait la nuit déguisé en cavalier, avec un chapeau chargé de plumes et un poignard à la ceinture, pour cabaler, cabaler, cabaler.

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________________Notes :

[1] Hubert Carrier, La presse de la Fronde : Les Mazarinades, 1989, 1991, Genève, Droz, 2 vol., t. I, p. 273-278.

[2] Les termes axiologiques du type traitre, ennemi, etc., servant à attaquer tout adversaire, n’entrent pas dans notre corpus de recherche.

[3] Cf. Mémoires du cardinal de Retz, Marie-Thérèse Hipp et Michel Pernot, Paris, Gallimard, 1984, Bibliothèque de la Pléiade, p. 625.

[4] Sur le corpus retzien voir Les Pamphlets du cardinal de Retz, Myriam Tsimbidy éd., Paris, Éditions du Sandre, 2009, 430 p.

[5] Christian Jouhaud a montré comment les « coups d’écriture », les parades, les attaques et les contre-attaques construisaient un engrenage discursif propre à mobiliser l’opinion (cf. Mazarinades : La fronde des mots, Aubier Paris, 1985, chapitre IV : « Propagande et action », p. 93-126.)

[6] Le concept désignant la « systématique d’un lieu », un « réseau impersonnel de symboles manié sous le nom propre » (Roland Barthes, S/Z, Éditions du Seuil, Points essais, 1970, p. 92).

[7] De ce point de vue, si on le compare à notre cardinal, le principal ministre demeure finalement un personnage « plat » car il conserve toujours son nom et son titre tout en défendant les intérêts la reine, il est vrai qu’il n’avait pas d’autre choix.

[8] Nous avons écarté les apostrophes qui conditionnent cette forme.

[9] La France espérant la paix (1649) chez Dupont (Pierre) à Paris, 7 pages. M0_1428 ; cote locale : B_16_1, p. 6.

[10] Seul le contexte permet de distinguer l’utilisation respectueuse ou ironique du syntagme. Ainsi dans Contre-vérités, le syntagme apparaît une seule fois, sous forme d’apostrophe : « vous avez raison monsieur le coadjuteur, de dire que les maux qui ns arrivent sont un châtiment du ciel qui nous ôte la connaissance et le discernement. Le prêtre est plus corrompu que le peuple, l’évêque est devenu courtisan ». (Contre-vérités du Vrai et du Faux du cardinal de Retz, Paris, 1652, M0 789, cote Tokyo : B_10_16, p. 4.)

[11] La défaite d’une partie de la cavalerie du régiment de Corinthe, anonyme, [s.d. s. l.], M0_962, cote Tokyo A_1_8. Elle a eu lieu le 28 janvier 1649, La France espérant la paix, M0_1428, cote Tokyo : C_5_16 ; Prompt et salutaire avis, Vive jésus Christ, vive le roi, et le parlement français et tous ses bons sujets, M0_2903, cote Tokyo : C_6_70. Suite et seconde arrivée du courrier, M0_830, cote Tokyo : C_1_40_02. Suite et huitième arrivée du courrier, M0_830, cote Tokyo : C_1_40_08 ; La fureur des normands, M0_1460, cote Tokyo : E_1_57 ; Les raisons ou les motifs véritables, M0_2967, cote Tokyo : A_8_19.

[12] Causes de récusation, [s. n. d. l.], 15 p., M0_656 bis, cote Tokyo, D_2_39. Il date de début janvier 1650 : Le tombeau du sens commun, [s. n.], [s. l.], 1650 [?], 40 pages,   M0_3784, cote Tokyo : B_18_35 (Dubosc-Montandré).

[13] La véritable Fronde des parisiens, [s. n.], M0_3934, cote Tokyo : B_10_11 ; Journal contenant ce qui s’est passé de plus […], chez Porteur (Simon Le) à Paris, 1652, 16 p., M0_1740, cote Tokyo : B_18_15. Relation de ce qui s’est passé à Rome, [s. n.] à Paris, 8 p., daté du 24 février 1652 au colophon, M0_3119, cote Tokyo : B_10_12. La honteuse sortie des mazarins, chez Rive (Jean de) à Paris, 1652, 7 p., M0_1664, cote Tokyo : B_8_19 (après février) ; La trahison du duc Charleschez Porteur (Simon Le) à Paris, 1652, 7 p. M0_3792, cote Tokyo: B_8_63 (juin) ; l’Arrêt de la cour du parlement sur une requête de la crosse et de la mitre, chez Poirier (Jean) à Paris, 8 p., du 12 août 1652, M0_326, cote Tokyo : B_18_10.

[14] Les libelles apologétiques de 1649 emploient le plus souvent les mots prélat ou pasteur pour le désigner, ils sont accompagnés d’adjectifs valorisants (grand, docte, incomparable) voir par exemple la Relation curieuse et remarquable de la pompe royale du jour de la saint Louis, Anonyme, chez Remy (Veuve de Jean), 1649, M0_3103, cote Tokyo : C_9_23.

[15] Prompt et salutaire avis, op. cit., p. 6 ; Les raisons ou les motifs véritables de la défense du parlement et des habitants de Paris contre les perturbateurs du repos public et les ennemis du roi et de l’état, [s. n.], 1649, p. 23, M0_2967, cote Tokyo : A_8_19 ; La France espérant la paix, op. cit., p. 6 ; Suite et seconde arrivée du courrier, op. cit., p. 3 ; La honteuse sortie des mazarins, op. cit., p. 5.

[16] Prompt et salutaire avis, op. cit., p.6.

[17] La France espérant, op. cit., p. 6.

[18] Raisons ou les motifs, op. cit., p. 23.

[19] Il est reçu le 18 janvier 1649. Seconde arrivée du courrier, p. 3.

[20] Il sera duc de Retz en 1581.

[21] Le gazetier rapporte en effet plus loin que « ledit seigneur fait lever et soudoie à ses dépens des gens de guerre, pour servir au roi contre les usurpateurs de son état », op. cit., p. 4. Il s’agit du fameux régiment levé à ses frais et qui sera dispersé en moins d’une heure par les troupes condéennes. L’on nommera cette défaite « la première aux Corinthiens » par allusion à la première épitre de Saint Paul adressée aux Corinthiens. Ce bon mot semble avoir circulé oralement en 1649 puis avoir été repris par de nombreux mémorialistes et historiens (cf. La défaite d’une partie du régiment de Corintheop. cit., Régis Chantelauze, Le cardinal de Retz et l’affaire du chapeau, Genève, Mégariotis Reprint, 1978 (Paris, Hachette, 1878), t. 1, p. 43).

[22] Seconde arrivée du courrier, op. cit., p. 3.

[23] Le mémorialiste précise « je fus reçu conseiller au Parlement, pour y avoir place et voix délibérative, en l’absence de mon oncle » Mémoires, op. cit., p. 297.

[24] Le jugement rendu sur le plaidoyer de l’auteur de la vérité toute nue, 1652, M0_1775, p. 5.

[25] Le Vrai et le faux de monsieur le prince et du cardinal de Retz ; Le vraisemblable sur la conduite de Monseigneur le cardinal de Retz, libelles publiés en 1652.

[26] La France affligée, M0_1417, 1652, p. 24.

[27] Le duel de Monsieur le duc de beaufort […], [s. n.], 1652, p. 23, M0_1176, Cote Tokyo : B_9_21.

[28] Cote Tokyo D_1_7. Cette remontrance n’est pas une mazarinade.

[29] Sermon de saint Louis Roi de France […], Gondi, M4_79, cote Tokyo : C_10_11.

[30] Il s’agit de la Fronde parlementaire et de la Fronde des princes. Il en sera autrement par la suite (cf. Richard M. Golden, The Godly Rebellion, The University of North Carolina, Press Chapell Hill, 1981).

[31] Arret de la cour du parlement, 1652, M0_326. Et Les juste Plaintes, p. 4, M0_1785, cote Tokyo : C_12_45.

[32] Louise de Lorraine, fille bâtarde du cardinal de Lorraine.

[33] Les assurances données par le roi pour la paix, chez Lambert (Philippe) à Paris, 1652, 7 p., M0_428, cote Tokyo : B_10_27, p. 4.

[34] Congratulation très humble à Monseigneur l’éminentissime cardinal de Retz, chez Jacquet (M.) Paris, 1652, M0_755, cote Tokyo : B_10_25, p. 5-6.

[35] La Véritable Fronde des parisiens, Frondant J.-F. P. de Gondy,[…] Paris, [s.n.], 1652, M0_3934, cote Tokyo, B_10_11, p. 3-4.

[36] Mazarine, M. 11343.

[37] Pour les deux occurrences : Advis prompt et salutaire, op. cit., p. 14.

[38] Outre cette technique de déconstruction par le nom s’ajoute la multiplication de ses caractérisations : « parlons-en sans passion, mais avec vérité propose la Vérité prononçant ses oracles sans flatterie : Le Coadjuteur est un ambitieux, cela est constant : C’est un intrigueur, cela ne se contredit point ; c’est un hardy ; tout le monde en tombe d’accord : c’est un violent, personne n’en juge autrement : voilà bien des qualités qui sont incompatibles avec la supériorité », cote Tokyo B_17_18, p. 28.

[39] Esprit de guerre des Parisiens, 1652, M0_1282, cote Tokyo : B_16_36, p. 4.

[40] La vérité prononçant ses oracles, cote Tokyo B_17_18, p. 16

[41] Une seule occurrence du type « monsieur de Corinthe » en 1649 (lettre écrite au chevalier de la Valette) qui avait déjà une connotation péjorative.

[42] L’esprit de guerre, op. cit., p. 5.

[43] Avis prompt et salutaire, donné par les bons bourgeois de Paris, op. cit., p. 16.

[44] La véritable fronde des Parisiens, op. cit., p. 15.

[45] L’anatomie de la politique du coadjuteur, 1652, M0_83, cote Tokyo : B_10_23, p. 10.

[46] La véritable fronde, op. cit., p. 3 et 7.

[47] Les justes plaintes, 1652, p. 3.

[48] Périphrase qui renvoie à sa fonction de « cardinal ».

[49] Contre-vérités du Vrai et du Faux du cardinal de Retz, Paris, 1652, M0 789, cote Tokyo : B_10_16, p. 4.

[50] Consultation chrétienne et politique : savoir lequel est le plus expédient et le plus avantageux à la France que le cardinal de Retz ou le cardinal Mazarin gouverne l’Etat, M0_779, p. 10-11.

[51] Consultation chrétienne et politique, op. cit., p. 11.

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