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Melaine FOLLIARD, « Passages de la violence dans le corpus du Projet Mazarinades » (Colloque Tokyo 2016)

L’exploration des Mazarinades, colloque international de Tokyo, 3/11/2016 – programme

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PASSAGES DE LA VIOLENCE DANS LE CORPUS DU PROJET MAZARINADES

Melaine FOLLIARD (Aix-Marseille Université)

Pendant la Fronde, il y eut des guerres, des morts, des souffrances que les mots ne savent pas toujours retranscrire. Il y eut de la colère, des injustices, de la frustration, des révoltes, des émeutes, des batailles rangées et des répressions sanglantes ; il y eut des mots durs et crus, des menaces, réelles ou feintes, des railleries et des insultes, beaucoup de provocations et parfois des appels au meurtre.

Dans ce contexte de surgissements répétés de la violence, on assiste à une explosion inédite de la production pamphlétaire au cours de cinq années décisives dans l’histoire des libelles en France (1648-1653). À l’origine, les Mazarinades étaient orientées contre le ministère de Mazarin et la Régence d’Anne d’Autriche. Ensuite, elles se sont ouvertes à une multiplicité de partis qui utilisèrent la publication d’éphémères, à Paris et en Province, pour reprendre ou acquérir des positions dans la lutte pour le pouvoir (les Mazarins, le duc d’Epernon, le Coadjuteur, Condé, pour ne citer que les camps les plus représentatifs). Cette seconde séquence est caractérisée par l’éparpillement des événements, par la multiplication des coups de théâtre et par le raffinement byzantin des coups de force, de l’incarcération des Princes (janvier 1650) à l’arrestation du cardinal de Retz (décembre 1652) et au retour de Mazarin (février 1653) [1].

Longtemps négligées par les historiens de la littérature, les Mazarinades portent un message ambigu sur la violence. Pour Hubert Carrier, la violence est partout, à la fois dans les textes et en dehors d’eux, car ce type d’écrit aurait servi de chambre d’écho à la violence des révoltes frondeuses : en incitant parfois leurs destinataires à passer à l’acte, certaines publications séditieuses auraient, selon lui, « créé l’événement » [2]. Au contraire, pour Christian Jouhaud, la violence des libelles est foncièrement « ambivalente » parce que sa source se trouve dans l’écrit : les « combats de plume » qu’ils « instaurent » « sont des combats à distance, ils peuvent favoriser le recours à d’autres formes de violence, mais il est clair aussi qu’ils s’y substituent. » [3]

Pour le premier, la violence a eu lieu, au sens littéral, elle a pris place dans l’histoire. Pour le second, la violence est métaphorisée dans l’écrit : elle n’a donc pas de lieu propre parce que l’écrit l’accapare, l’absorbe, comme du papier buvard. Le débat porte sur l’existence d’un espace public ou de ses avatars au début de l’âge moderne.

La présente réflexion vise à se détacher provisoirement de ce débat et à s’interroger sur la nature de la violence véhiculée par les pamphlets de la Fronde : selon nous, l’écriture en régime pamphlétaire, qui atteint un point culminant au milieu du XVIIe siècle, offre un observatoire intéressant pour étudier l’ouverture que la violence opère dans le langage.

Notre thèse suggère que la violence y est à double tranchant : elle éclate, elle surgit, elle frappe et retient l’attention au moment même où elle est mise à distance en tant qu’objet. Ainsi, la question du lieu importe moins que celle du passage. À la fois dénoncée et exacerbée par les mots, la violence s’en prend au langage lui-même : celui-ci ne se contente pas d’être la matière dans laquelle elle prend forme, il devient une cible paradoxale. Dans le langage, la violence est créatrice : d’une part, l’époque des Mazarinades permet d’observer qu’elle est un vivier inouï de formes et de genres de la polémique ; d’autre part, en libérant la parole, elle crée un espace de débat pré-démocratique où s’affirment des sujets. L’espace des échanges pamphlétaires constituerait donc une étape importante de notre histoire commune : il marquerait la naissance tragique d’un débat public essentiellement fondé sur la violence.

À l’aide du moteur de recherche lexicale conçu par l’équipe des RIM pour lire le corpus numérisé de la collection de Tokyo, notre analyse vise à repérer les passages au jour de la violence générée par l’écriture pamphlétaire. Le relevé des occurrences qui en composent le champ sémantique est une tâche infinie et méthodologiquement irréaliste, en raison même de la plasticité du concept de violence. En outre, la recherche par la troncature minimale du mot, « viol.* », fournit un nombre impressionnant d’occurrences, sans doute représentatif du climat électrique de la Fronde, mais impossible à exploiter en tant que tel (3999 occurrences[4]. Nous avons donc choisi de travailler à partir de l’échantillon le plus maniable du corpus, c’est-à-dire les 42 occurrences de la troncature minimale pour l’année 1648 [5]. De ce contexte réduit émergent les domaines sémantiques de la « guerre », de « l’impôt », du « droit », chapeautés par celui de « Mazarin ». Ce rapide balayage doit permettre, en premier lieu, de restituer les différents visages de la violence dans les libelles de la Fronde. Dans un second temps, l’instabilité du concept de violence s’explique par le fait que la violence affecte durablement l’exercice de la parole en régime pamphlétaire.

Visages de la violence

1. Peut-on condamner la violence ?

La parole est d’abord là pour condamner la violence, et le cortège d’atrocités qu’elle traîne dans son sillage. Ainsi, pour s’en tenir aux occurrences de la « violence » en 1648, son emploi renvoie au contexte qui lui donne spontanément forme, celui des abus de guerre. Les pamphlets de la Fronde mettront souvent en évidence la dénonciation des crimes abominables engendrés par les conflits. Dès 1648, la rhétorique des titres est bien huilée ; on évoque, pour s’en indigner, les « exactions » comme une variante des « violences » commises par les « gens de guerre » contre les populations civiles :

ARREST DE LA COVR DE PARLEMENT, DU 17. DECEMBRE 1648. PORTANT DEFENSES, SUR PEINE DE LA VIE, À TOUS GENS DE GUERRE, CAPITAINES, SOLDATS, & AUTRES, DE COMMETTRE AUCUNES EXACTIONS & VIOLENCES À L’ENDROIT DES SUBJETS DE SA MAJESTÉ : ET À EUX ENJOINT, VIURE & SE CONTENIR SUIUANT LES ORDONNANCES, Paris, Les Imprimeurs et libraires ordinaires du Roi, 1648. [M0_214]

Or le titre d’un tel arrêt parlementaire montre que la publication vise à condamner la violence comme objet à part entière. Ce qu’on désigne comme violence, c’est ce qui est en dehors du droit, c’est-à-dire ce qui est au-delà de l’autorité qui vient le fonder. Ainsi, il n’y a pas de contradiction à ce que le Parlement menace de mort ces « barbares ».

Mais pourquoi condamner la violence quand on est capable de l’utiliser ? L’origine de cette condamnation n’est donc pas morale, mais politique. En effet, la violence peut être un outil, voire une arme dans le combat que se mènent le gouvernement monarchique et les institutions parlementaires pour la conquête et le maintien de leurs prérogatives respectives. Le fait de condamner la violence renforce l’autorité et la souveraineté de l’instance qui en fait la déclaration, ou qui parvient à l’arracher. Par exemple, le 18 juillet 1648, après plusieurs mois d’un intense bras de fer entre la Cour et le Parlement de Paris, la régente Anne d’Autriche finit par accepter que la première proposition du Parlement, la suppression des intendants, soit élargie quasiment à l’ensemble du territoire [6]. Ici, on ne saurait lire la défense du Peuple opprimé comme une démarche charitable de la monarchie, mais plutôt comme le résultat d’un coup de force des parlementaires, qui sont parvenus à se réunir en la Chambre Saint-Louis sans l’autorisation de la reine, et qui ont provisoirement réussi à faire du Parlement une « puissance seconde », selon le mot d’Omer Talon [7] :

« Qu’il soit incessamment établi une Chambre de Justice, composée de nombre d’Officiers de nos Cours Souveraines, avec pouvoir de procéder à la recherche des exactions, violences et extorsions qui ont été commises dans les Provinces de notre Royaume, tant en l’imposition qu’en la levée de nos deniers, soit des Tailles, Taillon, Subsistances ou autres, de quelque nature qu’ils puissent être, comme aussi des abus, maluersations et dissipations commises en nos finances, et d’ordonner les peines que peuvent mériter tels crimes suivant nos Ordonnances [8]. »

S’il est donc acquis que condamner la violence, c’est faire œuvre de loi, l’obtention du pouvoir qui découle de cet acte de condamnation repose sur une entreprise qui, elle, n’est pas dénuée de violence.

2. La guerre des interprétations

Ainsi, on ne saurait définir la violence comme la simple expression d’un rapport de force. Un autre événement, légèrement antérieur au précédent, invite plutôt à considérer la violence comme une différence d’interprétations, à un moment où les pouvoirs se posent la question de leur coexistence et s’interrogent à distance sur les limites de leur légitimité. En avril 1648, dans un climat houleux, les parlementaires parisiens s’insurgent contre la suppression de la Paulette [9]. L’Arrêt d’union, le 13 mai suivant, à la faveur duquel les quatre cours souveraines s’unissent contre le retranchement des gages, est perçu par Anne d’Autriche comme une agression insoutenable :

« Faire de quatre compagnies souveraines une cinquième sans ordre du roi et sans autorité légitime, la reine prétend que c’est chose sans exemple et sans raison, que c’est une espèce de république dans la monarchie, l’introduction d’une puissance nouvelle, dont les conséquences peuvent être dangereuses et préjudiciables à l’ordre du gouvernement public [10]. »

La violence est « puissance nouvelle » : n’est pas seulement brandi le spectre d’une usurpation tyrannique du pouvoir, en marge de l’autorité « légitime » de la monarchie [11] ; l’idée est aussi qu’une initiative juridique (« une puissance nouvelle ») puisse être interprétée comme un acte potentiellement radical. En d’autres termes, la violence n’est pas un acte de rupture, isolé, émis par un camp, contre un autre. Au contraire, elle se comprend dans un enchaînement d’actions qui fabriquent un événement révolutionnaire possible, c’est-à-dire quelque chose qui pourrait changer brutalement et durablement l’ordre établi [12]. Cette définition met en évidence le fait que la violence ne se constitue pas comme l’effet d’une action politique ou comme la réaction à une décision législative, mais qu’elle s’évalue, de façon sans doute moins spectaculaire, comme un désaccord dans l’interprétation des événements [13]. Les textes pamphlétaires s’inscrivent dans de tels désaccords interprétatifs : en un temps où l’opinion publique n’a pas véritablement de sens, les « profonds désaccords » dont parle Christian Jouhaud constituent le seul espace historique possible où ces textes ont coexisté. Seulement, les textes ne cherchent pas toujours à résoudre les conflits : parfois, ils les amplifient, les exagèrent, en modifient la teneur ou les détournent de leur cible initiale. Se pose alors la question d’un changement de durée [14]. Or ne font-il pas ainsi courir le risque de donner matière à davantage de violence, une violence plus insaisissable, plus difficile à mesurer ?

 3. De quelle violence Mazarin est-il le nom ?

C’est selon cette perspective qu’on peut envisager la violence de Mazarin, si souvent évoquée dans les nombreux pamphlets qui se sont insurgés contre son ministère. À la fin des années 1640, le nom de Mazarin est investi de toutes les formes de scandales évoqués jusqu’à présent. Mazarin est une violence, parce qu’on déclare qu’il usurpe le pouvoir et va contre le bien commun, parce qu’il serait le dernier rejeton d’une longue lignée de favoris étrangers qui ont martyrisé le peuple français au nom de leurs intérêts particuliers. Mazarin, dont La Requête des trois états dénonce la « domination illégitime et violente », est présenté comme celui qui « a violé & renversé la justice » [15]. Opératoire dès 1649, l’accusation de tyrannie annonce une tendance que la prolifération des mazarinades va lourdement accentuer : dans la collection de Tokyo, on relève de nombreuses occurrences de l’expression « tyran.* Mazarin ». Elles relèvent d’un lieu commun, relayé par la tradition pamphlétaire du premier XVIIe siècle, qui s’épanouit dans les titres d’un grand nombre de pièces du corpus [16]. Il est vrai que cette qualification s’appliquera à d’autres protagonistes de la Fronde : Anne d’Autriche, présentée après la paix de Rueil comme un Mazarin en Jupon, ou Condé, à qui Le Triomphe de l’innocence (1651) rappellera qu’il a été le seul, en définitive, à prétendre « s’établir et s’élever sur les ruines de l’autorité royale ». Mais il est remarquable que l’étiquette de tyran place Mazarin dans la double perspective de l’histoire et de l’actualité, à la fois tragique et burlesque. Rapproché de César, Pompée, Néron, Caligula, Domitien, « et autres grands personnages » comme le dit ironiquement le Décret infernal [17], et rattaché plus discrètement aux malheurs de Charles Ier, Mazarin sert de conter-exemple dans un discours didactique qui vise à former le jeune roi aux bonnes valeurs de la monarchie en tournant la page de la Régence [18]. Sur un plan idéologique, l’appel à l’exécution symbolique du tyran profite de la formidable chambre d’écho anglaise (la nouvelle de la mort est connue dès février 1649) [19] pour faire valoir une idée qui avait cheminé l’année précédente, la vision alternative d’une monarchie régulée, qui ne fût ni absolue ni exclusive. En d’autres termes, la tyrannie de Mazarin, reposant selon ses détracteurs sur une usurpation de la légitimité royale, dessine en creux l’idée d’une violence autorisée et même nécessaire qui viendrait limiter et censurer l’autorité royale [20].

Pourtant, l’accusation de tyrannie est fondée sur un paradoxe. Certes, il est possible de voir en Mazarin un usurpateur, au nom de principes moraux, politiques et juridiques. Mais il est indéniable que le lecteur prend connaissance de ces « abus » à la faveur d’une littérature qui s’inscrit avec ostentation dans un registre de violence pamphlétaire où tous les coups sont permis, où toutes les caricatures sont autorisées, où les noms d’animaux volent et où les injures dégradantes ne trouvent aucune censure de droit.

Ce qui se joue à travers la figure de Mazarin en tyran, c’est le caractère fantasmatique de l’échange pamphlétaire. En effet, affublé d’un si grand nombre de tares et de torts, Mazarin permet de mobiliser à peu de frais le sentiment du bon droit, puisque ceux qui se disent victimes des violences politiques peuvent toujours invoquer l’argument de la légitime défense et répliquer à leur tour, en toute légalité [21]. Le violent est rejeté comme usurpateur du droit ; par là même, il devient la figure de l’ennemi. Cette requalification du gouvernant en tyran, puis du tyran en ennemi (c’est-à-dire celui qui a transgressé les frontières de l’espace commun), autorise le passage à la violence de la guerre et cautionne tous les excès. Ainsi, que Mazarin soit représenté sous les traits caricaturaux de l’usurpateur ne doit pas faire penser que le stéréotype n’est pas dangereux : non seulement il transforme l’homme politique en un tyran de papier, mais il autorise le discours à se replier sur lui-même et à exclure de la communauté tous ceux qui seront l’objet d’une stigmatisation. La violence, c’est moins le risque d’un passage à l’acte que l’autorisation accordée à l’imaginaire de transformer l’humain en une chose.

4. La violence dans les pamphlets

De quelle violence en réalité parlent les pamphlets de la Fronde ? À un premier niveau, la violence relève du domaine de l’émulation rhétorique. Qui ne rêverait de blâmer avec force ? Qui n’aimerait user en toute liberté de mots regorgeant de vigueur ? Qui n’aime railler son prochain ? Le goût de la violence verbale a longtemps cloué l’esthétique de la Fronde au mur de la « rudesse » et de la « grossièreté » [22]. Pourtant, la virilité est une réalité linguistique et esthétique dans un siècle qui a parfois dépéri de devoir écrire les louanges d’une maîtresse, d’un prince ou d’un protecteur. La parole pamphlétaire est plus commode, car elle donne l’illusion de l’aisance et de la puissance ; elle fascine facilement, car elle donne l’impression de la compétence, du souffle, de la grandeur. Dans le contexte frondeur, elle permet aussi à une foule de plumitifs de prendre la plume sans avoir à s’appesantir sur la maîtrise de l’art littéraire. Par ailleurs, sur un plan technique, elle procure l’outillage du nombre : le corpus numérisé des RIM met en évidence le fait que la troncature minimale du mot « violence » sert de matrice à de longues énumérations pathétiques dans lesquelles résonnent les atrocités de la guerre. En voici quelques exemples :

« Il n’y a plus que desespoir dans les Villes, Bourgs, & Villages des Prouinces, ce n’est que feu, il n’y a que des pleurs, des gemissements, des tortures, des viols, des Martyres, des cruautez abominables exercez par les gens de guerre du General Erlach & autres [23]. »

« Pensez combien de concussions, de voleries, de brigandages, de meurtres, d’assassinats, de violemens, d’incendies, de sacrileges & de prophanations des lieux Saints, se font par vostre conseil ou par vostre ordre […] [24]. »

« Ie tais ces meurtres, ces violemens, ces incendies, ces pillages, & ces sacrileges : Ie m’arreste aux degats & aux brigandages [25]. »

[Les paysans] « ont souffert le bruslement de leurs chaumettes, le violement de leurs femmes & filles, l’enleuement de leur bestail & biens, & le meurtre de leurs personnes. [26]. »

« Ie ne pretend point escrire, ce qui ne se peut dire des maux, que Toutes les Prouinces de France ont souffert & souffrent encore à present, par rapines, violemens, sacrileges, blasphemes, pauureté, famines, maladies, morts, meurtres, incendies, extorsions barbares, par tout genre de cruauté enuers hommes, femmes, vieux & ieunes iusques au berceau. [27]. »

Comment de telles formulations furent-elles lues ? Nullement comme des tournures originales mais comme des lieux communs, dont la fabrication importait moins que les effets. Cette violence prête à l’emploi entend écrire le mouvement d’indignation sublime qui s’empare du lecteur [28] quand il s’enchaîne à ces énumérations : aussi banal et répétitif qu’il nous paraisse, un tel langage repose sur l’idée que la violence est malléable et donne consistance à des univers discursifs qui se reconfigurent sans cesse. En d’autres termes, la violence qui s’écrit dans les pamphlets frondeurs se nourrit d’elle-même : elle s’entraîne dans la découverte fascinée de la puissance de l’écriture, dans la confrontation avec la parole de l’Autre, dans l’invention fantasmatique d’un monstre à faire crever. À un second niveau, résultant de scénographies éditoriales, la violence est esthétisée. Dans l’exposition du fonds des Mazarinades tokyoïtes organisée par Tadako Ichimaru au Musée Komaba de Tokyo, la pièce « contre les maltoutiers » a été présentée au public. Le poème fait suite à la mazarinade La France affligée, sur l’enlèvement du roi. Quand on se rappelle la haine universelle que supportent les percepteurs d’impôts [29], les apostrophes agressives de ce petit poème bachique paraissent de faible intensité :

« Allez maudits maltouriers,
Escrots, fripons, bancroutiers,
Pestes du temps, fleaux des hommes,
Portez ailleurs tous vos impôts,
Et nous laissez comme nous sommes,
Parmi les verres et les pots [30]. »

En réalité, ce défaut de violence se jauge à l’aune de l’extrême férocité du poème précédent :

« Français par le fer et la flame
Passez ce Barbare, dont l’âme
Fait périr notre nation :
Qui dans son cœur malin, dans sa conscience noire,
Songe à notre destruction,
Exterminons son nom, effaçons sa mémoire [31]. »

Ce qui oppose ces deux poèmes, c’est l’usage du « nous ». Dans le premier cas, le « nous » s’oppose au « vous » [32] : les deux instances coexistent dans l’espace social, on dira que ce « nous » est communautaire et que le clivage qu’il introduit tient la violence à distance. En revanche, dans le texte qui cible Mazarin, le « nous » embrasse tout l’espace et invoque « ce barbare » de Mazarin comme un « autre » dont la destruction est un enjeu de vie et de mort, nécessaire à la survivance de l’espace civilisé : ici, le « nous » est identitaire [33]. Dans ce cas-là, l’intention d’un passage à l’acte, invérifiable en soi, est moins préoccupante que le fait qu’en autorisant le discours violent à fournir sa justification (je veux l’exterminer avant qu’il ne me détruise), on laisse se développer une « matrice sémantique » qui rend possible le passage du discours à la violence [34].

Pendant la Fronde, l’écrit pamphlétaire est cerné par la violence. En fait, il importe moins de savoir si les textes ont agité les esprits (c’est probable) que de se demander comment ils se sont laissé gagner par un fantasme de destruction de l’adversaire. Or la récupération symbolique de la violence, si elle contribue à l’isoler en tant qu’objet et à parfois mettre en scène des dérapages contrôlés ou des simulacres de conflits [35], n’interrompt pas le processus d’embrasement du langage.

 

L’objectivation de la violence ou le langage inflammable

1. Le commerce de la violence

Les mazarinades transforment la violence vécue en information, propre à subir les effets spécifiques de la publication littéraire. La violence est incorporée à des espaces qui lui sont dédiés. Cette objectivation de la violence dans l’écrit doit être prise au sens littéral. En effet, si l’on étudie la présence de l’information de guerre dans les titres des mazarinades, il apparaît que la violence vaut moins comme une marque du réel que comme un effet d’annonce, à la limite du slogan publicitaire. Soucieuses de relater des faits à leurs lecteurs, de nombreuses pièces leur promettent la vérité sur les guerres civiles, sur les combats advenus, sur leur issue, sur le nom et le rôle des protagonistes et sur le nombre réel des victimes. Une recherche de l’expression « mort* bless.* » dans les titres du catalogue montre que la valeur de témoignage associée à ce type d’information est rapidement gagnée par la banalisation de la violence quand elle s’écrit et surtout quand elle se publie. Le relevé des RIM donne 21 occurrences de ce type [et 48 si l’on autorise une distance de 5 mots entre les deux termes, ndlr]. Dès 1649, il est manifeste que l’effet publicitaire est primordial : sur sa page de titre, la Suite du soldat bordelais [M0_3677] annonce qu’elle donnera « le nombre des morts & blessez, de part & d’autre », bien que l’information n’apparaisse nullement dans le texte. En fait, cette enquête dans les titres, relevant pour la plupart de pièces de l’année 1652 (18 des 22 occurrences recensées) indique que le procédé d’annonce mécanise la violence, en adoptant le langage répétitif des listes qui ne dévoile pas le réel mais le recouvre [36]. Est-ce pour lutter contre cette tendance à la banalisation de l’information que les opérations de comptabilisation des victimes se veulent parfois spectaculaires ? Par exemple, dans le Dernier combat donné devant Etampes, il est promis de faire état des violences survenues dans la nuit du 2 au 3 juin 1652, « Avec les noms des morts blessez & prisonniers ». Le chiffre des peines infligées aux troupes ennemies est considérable : « plus de 800 morts ». En fait, la publication de la liste des morts à la guerre s’inscrit dans une guerre de communication politique [37] : d’abord, un homme de guerre s’en sert pour vanter ses prouesses et se pousser du col [38] ; ensuite, un parti exploite et amplifie les chiffres pour démentir la version du camp adverse, à grand renfort d’accusation de désinformation [39] ; enfin, plus largement, le dénombrement « des morts et prisonniers de marque » participe de jeux de la société mondaine, où le lecteur est placé dans la position d’un spectateur et d’un arbitre de la violence [40]. Ainsi, en devenant un objet de transaction, la violence est en réalité mise à distance.

2. Plasticité de la violence en régime pamphlétaire

En régime pamphlétaire, tout écrit devient potentiellement polémique. La liste de critères de genres proposée par les RIM est significative de l’ampleur du phénomène [41] : à côté de genres traditionnellement dévolus à la joute verbale (apologie, harangue, manifeste, placard, remontrance, pour ne citer que ceux-ci), la plupart des formes d’écriture du temps sont affectées par la violence verbale, de la chanson à l’énigme, la requête judiciaire à l’arrêt parlementaire.

Or, dans ce contexte d’unification thématique, de nombreuses formes traditionnellement marquées par la violence verbale vont être réactivées et remodelées. Par exemple, la veine satyrique trouve un débouché nouveau dans les polémiques de la Fronde. Le poème le plus représentatif de ce regain d’intérêt pour la satyre sexuelle est sans doute La Custode de la reine qui dit tout. Le poème fit grand bruit, il renoue avec des mots et des idées qui valurent la prison à Théophile de Viau :

Peuple n’en doutez plus, il est vray qu’il l’a fou,
Et que cest par ce trou que Iulle nous canarde,
Les grand & les petits en vont à la moutarde,
Respect bas, il est temps qu’on le sçache par tout [42].

L’inventivité de ce poème repose sur sa capacité à renouveler la caricature politique à l’aide de la calomnie sexuelle. En effet, comme de nombreux autres libelles, le texte diffuse la rumeur d’une relation amoureuse entre la Régente et Mazarin pour expliquer et dénigrer la politique gouvernementale. Mais le poème a pour originalité de requalifier la violence xénophobe (contre les origines étrangères du cardinal) en violence sexuelle (les pratiques sexuelles « contre-nature » de la reine et de son favori) :

Son crime est bien plus noir que l’on ne pense pas,
Elle consent l’infame vice d’Italie,
Et croirois sa desbauche estre moins accomplie
Si son Cul n’auoit part à ses salle esbats [43].

Or, en réorientant la polémique sur Anne d’Autriche, la violence est intensifiée, non seulement parce que la cible est mouvante, mais surtout parce que la virulence de l’insulte est immédiatement requalifiée en transgression absolue de la loi morale, comme si la violence de l’agression était imputable à ceux qui en sont les destinataires. Plus précisément, la dégradation explicite de la personne royale, voire sa profanation, qui serait d’une violence inouïe si la régente était un homme et un roi, est intégrée à un univers pamphlétaire dont les lecteurs du XVIIe siècle devaient parfaitement maîtriser les codes. Ainsi, l’allusion à « l’infâme vice d’Italie », qualifié de « crime », fait directement écho aux allégations de sodomie portées par le jésuite François Garasse contre Théophile de Viau, et à la polémique judiciaire qui s’ensuivit. La « Custode de la reine » se caractérise par la densité des effets violents, puisqu’il fait éclater une violence en produisant simultanément sa censure, puisqu’il mobilise, dans un même mouvement de plume, la stratégie des « mots sales » et la mémoire d’un langage moralisateur qui se réclame de la loi. En fait, le motif de la transgression sexuelle ne vise pas seulement à imputer un crime « abominable » à la Reine-Mère ; non sans humour, ce changement de cible inscrit la parole dans un espace-temps pamphlétaire organisé selon la représentation du présent de l’écriture (le procès de Mazarin) et du passé proche (le procès du libertinage). Ici, la métaphorisation de la violence ne l’adoucit nullement. Loin de désamorcer la violence, elle sert au contraire à en amplifier l’effet, en présentant le poème comme un objet de scandale représentatif de l’indignité politique de la  Régente :

Pour nous vanger des maux que l’Ingratte nous fait,
Ie voudrois qu’on la vit dans la mesme posture
Qui parut à mes yeux, lors que par aduenture
Ie deuins le tesmoin de son lasche forfaict [44].

Cependant, il faudra distinguer la violence réelle du texte de sa violence présumée sur le monde. En effet, plusieurs témoignages sur l’accueil immédiat de ce poème suggèrent qu’il a été à l’origine d’un embrasement populaire : par exemple, Guy Patin rapporte comment l’imprimeur Claude Morlot, spécialisé dans ce type de raretés, fut arrêté la main dans le sac, au moment où il imprimait le texte, et condamné à mort par le Châtelet, puis sauvé in extremis par le peuple révolté par le châtiment qu’il s’apprêtait à subir [45]. En fait, ce récit, ainsi que de nombreux autres, participe de l’histoire de la répression des « libelles diffamatoires » au XVIIe siècle et de leur prétendu impact sur la paix publique. À ce titre, il faut se garder de considérer qu’un écrit aussi virulent a été effectivement le déclencheur d’une violence de rue. Mais il est remarquable que le récit de cette publication scandaleuse soit agrémenté du motif de l’émeute populaire. En fait, l’hybridité de ce récit indique que l’écrit pamphlétaire, en 1649, va organiser un passage décisif : jusque-là éparses, les représentations de la violence (morale, sexuelle et politique) se rejoignent et fournissent la matière d’un récit où le texte imprimé et rendu public est étrillé par les uns et défendu par les autres, tout aussi scandaleux qu’il fût. En fait, l’idée d’un scandale public ne fait plus l’unanimité et chacun est présenté en mesure de s’en faire une idée personnelle, au risque de la division. Or l’émergence de cette culture du dissensus dépend de son contexte littéraire : ici, l’éclatement d’un désaccord sur l’attitude à adopter face à l’imprimeur pourrait n’être que l’expression du point de vue de Guy Patin sur la richesse du dispositif polémique mis en place dans La Custode de la reine, et plus particulièrement sur la densité extrême de sa violence, qui le rend prêt à surgir. Au milieu du XVIIe siècle, la violence occupe une place centrale dans le fonctionnement de l’écriture et dans sa transmission collective.

3. L’écrit politise la violence

La production textuelle de la Fronde s’inscrit massivement dans un univers polémique. Être de son temps, être dans son temps, quand on écrit, publie ou lit en 1650 consiste principalement à adopter des postures violentes, en manifestant son droit d’opposition ou d’approbation à la conduite des affaires publiques. Comme son nom l’indique, la mazarinade fut au départ un écrit destiné à contrer l’autorité d’un ministre influent. Mais la « construction idéologique de l’ennemi » [46], son élaboration monstrueuse, ne doit pas masquer le fait que ces postures violentes visent à la recherche d’un rôle dans le langage, celui du contradicteur. Une recherche par titre dans le corpus numérisé fait voir l’omniprésence de la préposition « contre » dans les titres des pièces (elle réapparaît 265 fois). Or, pour ne s’en tenir qu’à la première Fronde, la rhétorique des Arrêts parlementaires édictés contre une figure du pouvoir connaît un franc succès à partir de 1649 : faisant revivre la mémoire d’une autre campagne pamphlétaire contre le gouvernement d’un autre Italien qui finit tristement étrillé dans les rues de Paris en 1617, ce Concini dont le nom resurgit dans certains titres. Nombreux sont les Arrêts qui se présentent comme l’exercice d’une violence légitime « contre les perturbateurs du repos public », « contre Mazarin et ses adhérants », contre ses obligés, de Toulouse à Rennes. On ne compte plus, pour cette même période, les textes qui, mimant la déclaration de guerre ou faisant la promesse d’un duel, dénoncent à travers « l’ennemi commun » Mazarin tous ceux qui sont présentés comme les « ennemis du parlement », de la ville de Paris, ou pire, de l’État, du roi, de son peuple, de la France. Au cours des années suivantes, cette présentation de soi face à l’adversaire violent, au croisement de la réfutation et de la censure, va s’enrichir de nouvelles cibles, de nouveaux personnages, de Condé au cardinal de Retz. Ainsi, à la fin de la période, la mazarinade n’est plus à proprement parler un texte écrit contre Mazarin ; elle désigne tout texte qui s’inscrit dans le débat en se positionnant en faux.

4. Politisation de la parole : le langage comme objet de la violence

L’écriture pamphlétaire pousse à construire des positionnements. Or prendre position, c’est nécessairement exacerber les tensions entre adversaires ; prendre position, c’est exhiber des antagonismes, des différences irréconciliables, quitte à forcer le trait et faire ainsi violence au réel. À ce titre, le corpus numérisé des RIM est d’un grand secours parce qu’il permet de relever des lignes démarcations très fortes entre les partis en conflit, ou plus précisément dans l’écriture du conflit avec l’autre. D’abord, la démarcation opère sur le plan formel, à travers la valorisation de formes discursives marquées par l’opposition. Dans les titres, on relèvera que les termes fréquents de dialogue ou de débat cachent en fait des échanges très peu consensuels. Comme le suggèrent de nombreux emplois métaphoriques, l’idée de guerre ou de duel entre protagonistes est attendue par les lecteurs. Parfois, l’échange d’invective est tourné en dérision, comme dans Le grand dialogue de la paille et du papier, même si le tour héroï-comique de la situation n’enlève rien à l’antagonisme brutal du dialogue [47]. Ensuite, la démarcation opère sur le plan axiologique : le vocabulaire est constamment travaillé par les situations d’antonymie, et surtout par une exacerbation des connotations contraires : il faudrait mener une étude systématique des adjectifs subjectifs, qui font se confronter l’exécrable et le vénérable. Cette polarisation du lexique donne forme à une rhétorique binaire où le locuteur conçoit sa position par opposition. Tel est, si l’on ose l’expression, l’étrange réversibilité du cogito pamphlétaire : « je pense contre donc je suis », « je suis contre donc je pense ». Car le fait de se représenter dans une situation conflictuelle a un retentissement sur le plan idéologique : le clivage n’est pas simplement une ressource polémique, il est une technique pour penser les valeurs. Ainsi, la liberté des uns s’oppose à l’autorité des autres, la grandeur s’oppose à l’ignoble, le juste à l’injuste. Pendant la Fronde, de telles oppositions ne permettent pas d’étiqueter les valeurs d’un groupe en particulier ; au contraire, elles circulent, d’un groupe à un autre. Par exemple, le mot liberté appelle naturellement ses contraires : la contrainte, l’oppression, la soumission. Depuis la régence de Marie de Médicis, il était un mot de ralliement pour les Princes du sang aspirant à de grands destins. Désormais, ce terme à la mode (2642 occurrences) est également revendiqué par le Parlement de Paris quand il se pose en protecteur du peuple. Ainsi, il existe une mémoire des mots suscitant le clivage. Ces mots se transmettent d’une polémique à une autre. En tant qu’outils performatifs, ils font l’objet d’âpres disputes, entre les parties en conflit : on se déchire pour un mot, pour la conquête d’un mot. Ainsi, on dira que la violence est « politisée » dans la mesure où elle paraît nécessaire au bon fonctionnement du débat.

Le langage est la cible privilégiée de la violence, parce qu’il lui permet de se déployer dangereusement contre des personnes [48]. En 1649, La Censure générale de tous les libelles diffamatoires imprimés depuis la conclusion de la paix au préjudice de cet état déplore :

« que la plus criminelle mesdisance ayt vne approbation si generalle que l’on en canonise les Autheurs, apres auoir placé leurs infames escrits, comme des pieces d’esprit fort precieuses dans les plus modestes cabinets [49]. »

Pour répliquer à quelques-uns des pamphlets les plus retors écrits contre Mazarin après la paix [50], et pour se démarquer de confrères qui y ont déjà tenté d’y répliquer [51], l’auteur revendique une solution forte, la « violence », pour « guérir » ou plutôt « détruire » ce « mal » qui selon lui s’est emparé de ces « insolents écrivains » [52]. Cette violence consiste, d’abord, à se détourner de la déclamation pathétique des souffrances de guerre évoquée plus haut. Ensuite, la méthode forte repose sur le choix d’une violence grave [53] qui se présente, comme le titre de « Censure » l’indique, comme une voix de la justice. Par exemple, à propos de La pure vérité découverte, l’auteur déclare qu’il ne connaît « point de censeur plus propre à corriger vne piece de cette nature qu’vn executeur de Iustice » [54]. Et d’ajouter, à l’intention du procureur de ses rêves, que « ses lignes les plus innocentes ne meritent pas moins que d’estre effacées par le sang de l’Autheur ». Le caractère rituel de cette mise à mort n’a rien de banal : héritant de la violence-spectacle de l’apologétique anti-libertine des années 1620, elle consiste à salir la moralité de l’auteur et à se déplacer sur le terrain de la dénonciation judiciaire. En définitive, il s’agit moins de combattre les textes que leurs auteurs, et il s’agit moins de rétorquer à leurs arguments que de faire planer une menace sur leur intégrité physique. La personnalisation de la polémique conduit très régulièrement les pamphlets à s’imaginer dans des duels de plume [55]. Mais, dans des situations de prise de risque où les auteurs avancent masqués, la brutalité policière est présentée comme une méthode légitime pour les faire sortir du bois. Imitation en vers de la Censure générale, La Chasse aux satyres du temps reprend et condense de façon spectaculaire le procédé :

« Il faut vser de violence,
Contre ces infames Autheurs,
Ces mercenaires imposteurs,
Qui deshonorent la Parnasse,
Ce n’est pas tout que la menasse,
Il faut quoy qu’ils soient bien cachez,
Leur faire pleurer leurs pechez,
Et les punir de tant de rimes [56]. »

Le mot de « violence » est partie prenante d’un jeu burlesque où il s’agit de « berner » les fauteurs de trouble en leur tapant allègrement dessus [57]. Mais, à regarder le châtiment infligé à l’auteur de la Requête civile, la farce prend un tour cruel et sadique :

« Coup de poing, coups de pied au cu,
Buffes, chiquenaudes, nazardes,
Lui soient donnés, que l’on le larde,
D’espingles, d’esguilles, de clous,
Et qu’on lui fasse autant de trous,
Qu’il en faut pour percer un crible [58]. »

« Trouer » un auteur, « hacher » sa chair et la réduire en charpie : « Hachés-le, vous dis-je, hachés-le » [59].

Autant d’injonctions qui suggèrent que la violence n’est jamais plus disproportionnée que quand elle prétend émaner du droit et qu’elle entend parler au nom d’une violence d’État :

« Et toi qu’as-tu fait impudent,
La Barbe au Premier Président,
Qu’il aille à la Conciergerie,
Il verra si c’est raillerie,
Et s’il fait si bon s’attaquer,
Aux gens qu’il a voulu picquer [60]. »

Un tel poème cherche-t-il encore à répliquer à des arguments ? Cherche-t-il seulement à relever le défi d’une querelle ? Imitant et perfectionnant le programme meurtrier énoncé dans la Censure générale, il paraît surtout jeter un regard fasciné sur la pure violence qu’il énonce contre des personnes, à travers leur langage [61].

Ministres cruels, peuple en colère, bourgeois déchaînés, magistrats belliqueux, Princes du sang sur un pied de guerre : le monde et les visages de l’époque des Mazarinades qui défilent frénétiquement sous les yeux de l’historien moderne peuvent lui procurer le sentiment vertigineux d’un embrasement historique que le langage virulent et parfois injurieux des libelles semble faire venir en pleine lumière. Or cette violence est avant tout une affaire de langage : loin d’annuler l’effet de la violence, un tel cantonnement indique que, dans les pamphlets de la Fronde, parole et violence n’ont pas de réalité séparée mais sont deux modes d’une même substance qui jette les bases d’une éthique de la discussion nécessairement polémique, à la fois burlesque et tragique.

*

________________Notes :

[1] Deux visions de l’histoire de l’écrit se confrontent : les événements de la Fronde prennent forme et nécessité dans les mouvements de la Presse, selon Hubert CARRIER (La Presse de la Fronde (1648-1653) : les Mazarinades. t. I, La Conquête de l’opinion, Genève, Droz, 1989, p. 206-292) ; l’histoire de la Fronde est trouble parce qu’elle se construit à travers des libelles, envisagés comme une littérature d’action, selon Christian JOUHAUD (Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, Aubier, 1985).

[2] Hubert CARRIER, ibid., p. 288-292.

[3] Christian JOUHAUD, « Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 90-91, 2003, p. 39-45, paragraphe 16.

[4] Nous n’avons pas comptabilisé les 7 occurrences de la variante « uiol.* ». D’abord, on remarquera que les différents termes qui émanent de la troncature (c’est-à-dire « viol.* », « violence.* », « violent.* », « violem.* ») se répartissent de façon à peu près équivalente, entre 1648 et 1652. Ensuite, d’une année à une autre, le terme n’est pas toujours aussi présent. De telles variations sont imputables, d’une part, aux dimensions spécifiques de la collection de Tokyo. Elles dépendent, d’autre part, des deux grandes crues éditoriales de la Fronde, en 1652, et en 1649. La ventilation des données sémantiques fournit la même impression.

[5] L’année 1648 n’offre que 42 occurrences de la troncature (viol.*), réparties sur seulement 6 textes. Dans les Articles proposés, on trouve 2 occurrences ; dans La Requête des trois états, 2 occurrences ; dans l’Arrest de la cour de Parlement du 17 décembre 1648, 4 occurrences ; dans le Sommaire des articles, 4 occurrences ; dans les Lettres patentes, 6 occurrences ; enfin, à elle seule, La Remontrance de la ville de Paris contient 24 occurrences, c’est-à-dire 12 occurrences réelles [puisqu’il y a 2 exemplaires de cette pièce dans la collection de Tokyo, ndlr].

[6] Michel PERNOT, La Fronde (1648-1653), éd. Tallandier (Texto), 2012 [éd. De Fallois, 1994], p. 77-80.

[7] Omer TALON, Mémoires, t. II, cit. par Michel PERNOT, ibid., p. 78.

[8] Lettres patentes du Roy, cit. dans Omer TALON, Mémoires, éd. cit., p. NNN.

[9] Michel PERNOT, ibid., p. 71 sqq.

[10] Omer TALON, éd. cit., p. NNN.

[11] Sur la haine de la république, voir Hubert CARRIER.

[12] Sur la critique de l’approche proto-révolutionnaire de la Fronde, voir Christian JOUHAUD, Mazarinades : la Fronde des mots, op. cit., p. 154 sqq.

[13] Analyse redevable à Christian JOUHAUD,  « Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication », art. cit., paragraphe 13.

[14] Sur ce point, voir Christian JOUHAUD, Mazarinades : la Fronde des mots, op. cit., p. 41-62.

[15] Requête des trois états présentée à Messieurs du Parlement, [s.l.] : [s.n.], 1648, M0_3494, p. 9.

[16] Voir l’Annexe 3, p. NNN.

[17] Décret infernal contre Jules Mazarin, Paris, François Noël, 1649, M0_961, p. 5.

[18] Sur le didactisme polémique de l’opposition entre le roi et le tyran,voir par exemple ESTABLISSEMENT VNIVERSEL DE LA PAIX GENERALE, OV SENTENCES MORALES ET POLITIQVES Sur les plus importantes matieres de l’Estat. Contre les vsurpateurs du bien public., [s.l.] : [s.n.], 1649, M0_1289. Cote Tokyo : A_2_63, p. 12.

[19] Voir Hubert CARRIER, Le Labyrinthe de l’Etat, op. cit., p. 78-92 et Stéphane HAFFEMAYER, « La mort de Charles Ier Stuart dans la culture politique française au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, Presses Universitaires de France, Société d’études du XVIIe siècle, 2012, p. 605-625.

[20] Il faudrait poursuivre cet examen dans le corpus des RIM en faisant une recherche croisée des mots « force » et « violence ».

[21] Sur la légitimité de l’insurrection populaire et l’argument de la légitime défense, voir Hubert CARRIER, Le Labyrinthe de l’Etat, op. cit., p. 209-218.

[22] Voir Maurice MAGENDIE, La Politesse mondaine et les théories de l’honnêteté, en France au XVIIe siècle, Paris, F. Alcan, 1925, p. 502 et Hubert CARRIER, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les Mazarinades. t. I, La Conquête de l’opinion, Genève, Droz, 1989, p. 450-459.

[23] Anonyme, LES HORRIBLES CRVAVTÉS FAITES DANS LES PROVINCES de France, par les gens de guerres d’Erlach & autres, Paris : [s.n.], 1649, M0_1668. Cote Tokyo : C_5_55, p. 3.

[24] DERNIERE ET TRES-IMPORTANTE REMONSTRANCE A LA REINE, ET AV SEIGNEVR IVLES MAZARIN, pour haster son depart de la France, [s.l.] : [s.n.], 1652, M0_1020.

[25] L’ESPRIT DV FEV ROY LOVIS XIII. A SON FILS LOVIS XIV. Luy monstrant que la mauuaise conduite de Mazarin, est la cause des troubles de l’Estat. Et luy donnant les moyens infaillibles de les appaiser, par son retour en sa bonne Ville de Paris. , Paris : [s.n.], 1652, M0_1287.

[26]  LE TROMPETTE OV HERAVT DV CIEL, DENONÇANT AU ROY, À LA REYNE, & À LEUR CONSEIL. AUX DUC D’ORLEANS, PRINCE DE CONDÉ & AUTRES. VILLE DE PARIS & RESTE DU ROYAUME, LA PAIX QUE DIEU LEUR VEUT DONNER, & QU’IL LEUR PRESENTE. OÙ LA DESTRUCTION, S’ILS LA REFUSENT DE SA MAIN LIBERALE, Paris : [s.n.], 1652, M0_3895.

[27] L’EMBRAZEMENT DE LA PAILLE, ESTEINCT PAR LA PRUDENCE DES PARISIENS, Paris, Antoine Chrétien, 1652. Cote Tokyo : B_8_18.

[28] Voir Francis Goyet, Le Sublime du lieu commun, L’Invention rhétorique dans l’Antiquité et à la Renaissance, Paris, Champion, 1996.

[29] Hubert CARRIER, Le Labyrinthe de l’État, op. cit., p. 409 sqq.

[30] Anonyme, LA FRANCE AFFLIGEE SVR L’ENLEVEMENT DV ROY. AVEC Vne piece contre les Maltoutiers, [s.l.] : [s.n.], 1649, M0_1419. Cote Tokyo : B_1_20, p. 8.

[31] Ibid., p. 6.

[32] Une analyse différente des pronoms personnels existe chez Christian JOUHAUD, La Fronde des mots, op. cit., p. 105-107.

[33] Voir Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 27-92.

[34] Ibid., p. 131.

[35] « La violence textuelle peut estomper la violence de la rue en la décalquant, afin d’en récupérer ou d’en détourner les effets », Christian JOUHAUD, « Les écrits polémiques », dans Histoire de la France littéraire. Classicismes, XVIIe-XVIIIe siècle, t. II, dir. Jean-Charles DARMON et Michel DELON, Paris, PUF, « Quadrige », 2006, p. 747.

[36] À la fin du Combat donné par les troupes Mazarines, l’auteur promet de transmettre au lecteur, aussitôt que possible, « les noms des morts et blessés de part et d’autre » (Paris, Lefèvre, 1652, M0_710. Cote Tokyo : B_8_24). Dans La Confirmation de l’entière défaitte des troupes du Cardinal Mazarin, composée à la suite du combat de Bléneau, le 7 avril 1652, la page de titre annonce : « avec la liste des prisonniers, morts & blessez ». Quant à La Défaite des troupes des sieurs de l’Isle Bonne, qui relate la fin du siège de Lauzun, le 30 septembre 1652, elle vante, en gros caractères, « la liste des morts, blessez et prisonniers » (Paris, Brunet, 1652, M2_43 ; cote locale : B_13_3).

[37] Il semble que les premiers historiens des mazarinades se soient parfois laissé prendre au piège de cette communication politique. Ainsi, dans La Deffaicte generale de l’infanterie de l’armée mazarine, qui suivit  l’assaut d’Étampes le 5 juin 1652, on promettait de donner « les noms des Mors & blessez ». Mais Moreau semble dépité par la faiblesse du témoignage quand il indique, dans une notice laconique : « pauvre récit, pas un nom ». Il arrive que le commentaire de Moreau se fasse partisan : à propos du combat de Bléneau, relaté dans Les particularitez de la bataille generale… le huictieme avril 1652. Avec les noms des morts & blessez & le nombre des prisonniers (Paris, Claude Le Roy, 1652, M0_2708), Moreau indique : « Turenne a traversé la rivière de Loing à la nage pour se sauver ! Trois mille cinq cents morts ! Mensonges que la Fronde s’efforçait de répandre avec la permission expresse du duc d’Orléans ». Ainsi, il contribue à déréaliser la violence au prétexte qu’elle s’inscrit dans des stratégies communicationnelles.

[38] Le troisieme combat donné devant Estampes à l’attaque de ses faux-bourgs, où le mareschal de Turenne a encore perdu plus de cinq cens hommes…, Avec les noms des morts, blessez et prisonniers. La nuit du 30 au 31 may 1652, Paris, Jean Brunnet, 1652, M0_1013.

[39] « La liste des morts et blessez » est évoquée dans L’Heureuse et triomphante arrivée de Monsieur le prince dans la ville de Paris, Paris, Clément, 1652, M1_126. Contre les tentatives des Mazarins qui voudraient minimiser l’événement, le texte se fait le relais des Courriers et souligne que Monsieur le Prince « a laissé sur la place quatre mille Mazarins ».

[40] LE TROISIESME COMBAT DONNÉ LE TRENTIEME May, jour de la feste Dieu, deuant la ville d’Estampes, entre les troupes de Son Altesse Royale, commandées par le Comte de Tauannes & le Baron de Clinchamp, & celles du Mareschal d’Hoquincourt, de Broglio, & de Chil. Auec les noms des morts & blessez & des prisonniers, entre lesquels sont les Generaux Broglio Italien & Chil Polonnois, Paris, Jacques Legentil, 1652, M0_3892, p. 7-8.

[41] Cf. « Vers une normalisation des genres et catégories de mazarinades » et « Liste genres & catégories ».

[42] La Custode de la reine qui dit tout, [s.l.] : [s.n.], 1649, M0_856. Cote Tokyo : B_4_15, p. 3.

[43] Ibid.

[44] Ibid.

[45] « Samedi dernier, de grand matin, dit Guy Patin, dans une lettre du (mercredi) 21 juillet 1649, à M. B., fils, un imprimeur nommé Morlot, fut ici surpris imprimant un libelle diffamatoire contre la reine, sous ce titre La Custode du lit de la reine. Il fut mis au Châtelet ; et, dès le même jour, il fut condamné d’être pendu et étranglé. Il en appela à la cour. Lundi, on travailla à son procès. Hier mardi, il fut achevé, et sa sentence confirmée. Quand il fut sorti de la cour du palais, le peuple commença à crier, puis à jeter des pierres, à tomber à coups de bâton et d’épée sur les archers, qui étoient en petit nombre. Ils commencèrent à se défendre, puis à se sauver. Le bourreau en fit de même. Ainsi fut sauvé ce malheureux, et un autre qui étoit au cul de la charrette, qui devoit avoir le fouet et assister à l’exécution de Morlet. Il y eut un archer de tué, plusieurs fort blessés. ‘De coeteris Deus providebit’. » (T. V, p. 31. Notice de Célestin Moreau.)

[46] Jacques Sémelin, Purifier et détruire, op. cit., p. 97.

[47] M0_1508. Cote Tokyo : B_8_10.

[48] Sur la personnalisation des attaques, voir Christian JOUHAUD, La Fronde des mots, op. cit., p. 214-220, Hubert CARRIER, La presse de la Fronde, t. I, op. cit., p. 300-313.

[49] La Censure générale de tous les libelles diffamatoires imprimés depuis la conclusion de la paix au préjudice de cet état, Paris : [s. n.], 1649, M0_673. Cote Tokyo : C_1_11, p. 3.

[50] La notice de MOREAU identifie les sept textes suivants : Les Soupirs français sur la paix italienne, la Requête civile sur la conclusion de la paix, les Généreux Sentiments d’un bon François contre la Conférence, la Pure vérité découverte, La Cuirasse, Le Pot de chambre, Le Bandeau (cf. commentaire dans la notice du catalogue en ligne.)

[51] C’est la Censure sur Les Soupirs français, mentionnée à la page 5.

[52] La Censure générale, éd. cit., p. 5.

[53] « Puisque ces seditieux publient auec tant d’esclat leur insolence, il ne faut point flatter le dé & declamer hautement contre ces pestes enuenimées, qui s’efforcent de ruiner le repos & la tranquillité de cette Couronne », ibid., p. 6.

[54] Ibid., p. 7-8.

[55] Voir Christian Jouhaud, « Les écrits pamphlétaires », art. cit., p. 748-749.

[56] La Chasse aux satyres du temps, vers burlesques, Paris : [s. n.], 1649, M0_690. Cote Tokyo : C_2_32, p. 3.

[57] L’expression est employée, aux pages 6 et 7.

[58] Ibid., p. 6.

[59] Ibid., p. 7

[60] Ibid., p. 8.

[61] Contre La Chasse aux satyres du temps, L’Antisatyre du temps [M0_96], en mai 1649, prend la défense de ces auteurs et s’étonne du caractère disproportionné de la réplique. Voir Hubert Carrier, La Presse de la Fronde, t. I, op. cit., p. 454-455.

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